« FACE A LA MERE », REQUIEM POUR UN MASSACRE

« Face à la mère », texte Jean-René Lemoine, mise en scène Alexandra Tobelaim, TnBA du mardi 4 au samedi 8 décembre 2018.

Certes il y a la langue de Jean-René Lemoine dont les accents littéraires s’essaient – à « peine » perdue, peut-être trop souvent – à retenir dans leurs plis la beauté des trésors surannés du « Buffet » d’Arthur Rimbaud. Certes il y a le travail collectif initié par Alexandra Tobelaim, metteuse en scène sincèrement dévouée à la cause d’un théâtre sensible et généreux. Certes il y a ce chœur ne manquant pas d’énergie de trois musiciens rock faisant écho à celui des trois acteurs (aux performances, elles, inégales) portant à bras le corps la parole d’un fils plongé dans le maelström de ses souvenirs mis à vif suite au vide abyssal laissé par la disparition tragique de sa génitrice. Cependant, « la mort dans l’âme », on est bien obligé de constater que l’émotion communicative visée entre le plateau et la salle n’est que très incomplètement au rendez-vous, trop d’effets d’émotions convenues tuant in fine l’émotion.

Un même personnage « détriplé » en trois comédiens pour incarner l’adresse faite à une mère morte assassinée dans un lointain pays d’Afrique. Chœur polyphonique amplifié par celui de trois musiciens – contrebasse, batterie, guitare – donnant eux aussi de la voix pour dire les soubresauts déchirant la mémoire d’un fils ayant faim d’un passé qui n’est plus mais qui continue à l’habiter intérieurement. D’où l’état d’urgence dans lequel il est, le fils obsédé par l’ombre de l’objet maternel qui le recouvre, pressé par le besoin express d’exhumer, afin de pouvoir renaître, cette vie – sa vie – trop longtemps confisquée par une mère « sainte » avant de la retrouver « martyre », trucidée sauvagement par des autochtones eux aussi en voie d’indépendance.

« Voici venu le moment de me présenter à vous pour cet entretien si longtemps différé. Je me présente à vous dans la nudité de l’errance, sans courage, sans véhémence et sans ressentiment. Je me présente tel que je suis ». Les paroles liminaires, échos lointains du début d’autres « Confessions » – celles de Jean-Jacques Rousseau – ouvrent d’emblée la voix (sic) aux souvenirs de celui qui supplie « en direct » la défunte de manifester sa présence diffuse par « le bruissement de sa robe afin qu’il sache qu’il ne parle pas au vent »… « Où sont les chemins de mon enfance ? Les retrouver dans les plis de votre jupe blanche, là où se logeaient les contes de fée d’antan… ». Langage affecté ou poésie aérienne, à chacun d’apprécier. Ou on est happé vers les hautes sphères du « fire-maman », ou on reste – dès le départ – plaqué au sol.

De l’annonce au téléphone de la funeste nouvelle portée jusqu’à lui par les sanglots de sa sœur alors qu’il répétait « Richard III », au départ précipité vers l’ancienne Léopoldville où repose désormais la dépouille, les éclats dispersés du passé qui le fonde se pressent à sa mémoire comme les morceaux d’un gigantesque puzzle à reconstituer. Défilent le corps exposé dans la salle de classe où elle officiait, la traversée de la cour de récréation en suivant le cercueil, les minuscules événements de l’enterrement et l’inévitable question sur celle dont il s’était éloigné après avoir vécu à son corps défendant en fusion avec elle – « Avez-vous été heureuse à Kinshasa ? »… Et la quête ne fait-là que commencer comme le soulignent les allées et venues lourdement appuyées des comédiens, arpentant « en tous sens » le plateau à la recherche du temps perdu.

Surgissent les bulles des noëls heureux de son enfance dans la grande maison congolaise éclaboussée des éclats de rire des cousins et cousines venus les y rejoindre pour la période festive, l’attente heureuse du bruit du moteur de la voiture paternelle, la carabine et le mécano offert avec lequel il ne jouera jamais vu le départ rapide pour l’Europe où il recevrait dans un collège catholique belge l’éducation qui sied à un enfant bien né. Dans les failles temporelles chaotiques de la mémoire s’invitent les cartes postales et autres lettres calligraphiées portant traces des histoires familiales sur fond du carnage qui secouait le Congo d’alors. Afflue la longue séparation d’une dizaine d’année, de ces mers mis entre eux pour qu’ils puissent trouver chacun leur propre respiration, lui l’enfant harcelé par une mère sainte qui le voulait parfait, elle retournant seule dans la maison congolaise paternelle suite au fiasco de son couple qui n’en fut jamais un. Et puis leurs retrouvailles dans un pays dévasté par les drogues et la corruption. Enfin leur dernier adieu, échangé trop rapidement à l’aéroport.

De ce magma en fusion, ressort l’itinéraire d’un enfant gâté par une mère « parfaite » au point d’en avoir été étouffé, lui l’enfant sage comme une image qui cloitré derrière les murs de la citadelle du collège catholique corseté de principes rigides se voyait contraint de présenter régulièrement sa ration de bonnes notes à une mère frustrée, trouvant dans ses obligations éducatives la justification d’une vie qui n’en avait plus. Des années pluvieuses sous le ciel du nord avec comme seul horizon les étés lumineux africains pour un simulacre de vie familiale avec le père resté lui au pays, il ne retient qu’une amertume rétroactive. Une enfance réinventée ? Laisser remonter les souvenirs et inventer ce que l’on ne sait pas… Quant à la rencontre avec les anciennes élèves de sa mère la présentant comme « la mère » exigeante mais bienveillante vis-à-vis des lacunes de chacune, lui qui n’a jamais bénéficié de la même indulgence, elle ne fait que finir de vider l’abcès des passions tristes le reliant à celle qu’il n’a jamais cessé d’aimer.

Histoire d’un affranchissement libérateur, ce face à face avec la mère ne pouvait avoir lieu qu’en franchissant les frontières des mers charriant leur « cargaison de mots, jusqu’à épuisement ». Gage d’une tranquillité enfin conquise, le lien fantomatique d’un attachement princeps à composantes névrotiques est dénoué pour que renaisse la figure « déminée » d’une mère aimable. Un récit édifiant qui, outre ce qu’il peut avoir de fondateur, n’est pas d’une originalité à surprendre, surtout lorsque la mise en jeu est tissée de « fils trop entendus ».

Yves Kafka

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