« UNE VIE POLITIQUE », RETOUR SUR IMAGES

 » Une vie politique, conversation entre Noël Mamère et Nicolas Bonneau  » ; conception Nicolas Bonneau ; co-mise en scène Caroline Melon ; Carré-Colonnes scène cosmopolitaine Saint-Médard Blanquefort (33) ; les 11 et 12 décembre

Lorsqu’un conteur – Nicolas Bonneau – rencontre un ex-politique et ex-journaliste – Noël Mamère – sur un plateau de théâtre pour converser à bâtons rompus sur le monde comme il allait, comme il va et comme il ira, ça donne des envolées enracinées dans la géopolitique et la sociologie reliant les terroirs à la planète entière.

Sur fond d’annales télévisuelles liminaires montrant l’homme à la moustache à l’œuvre dans des situations qui parlent à nos mémoires, Noël Mamère sort de l’ombre pour apparaître progressivement, solidement campé sur ses deux jambes et contemplant un brin amusé son reflet iconique délivré par l’écran en fond de scène. Exit les archives filmées – « Ceci n’est pas Noël Mamère mais son image » -, le vrai en chair et en os existe bel et bien et il est devant nous ce soir pour s’adresser « en direct » à la foule captive. Ainsi d’emblée, l’illusion théâtrale de la politique, lieu du mensonge-vrai, est-elle mise en abyme par la mise en scène.

Ces rushes ont projeté, comme dans un kaléidoscope géant, quelques-unes des multiples facettes de cet homme polymorphe connu pour ses positions « tranchées »… 1980, Noël Mamère présente le Journal d’Antenne 2 s’ouvrant sur le conflit armé opposant Irak et Iran ; 1984, il pousse la chansonnette au bord de la piscine classée Art Déco de sa bonne ville de Bègles dont il sera le maire pendant vingt-huit ans ; 1988, il présente la résistance palestinienne lors du soulèvement de Gaza ; 1990, c’est en tant que représentant de Génération Ecologie qu’il s’exprime ; 2002, il représente les Verts à la présidentielle et leur permet de dépasser le seuil historique des 5°/° ; 2004, il célèbre en tant que député-maire de Bègles le premier mariage entre homosexuels et ce en dépit des lois en vigueur ; 2013, après avoir participé avec José Bové à l’arrachage de maïs transgénique, ceint de l’écharpe tricolore, il réagit à la levée de l’interdiction du maïs Monsanto en France dénonçant une fois de plus le scandale des OGM ; 2017, il annonce qu’il met fin à ses mandats politiques, passant ainsi la main aux nouvelles générations. Clap final. A voir…

Les spots mémoriels laissent alors place à l’homme sans oripeaux, libéré de toutes « représentations » à endosser – iconiques et/ou politiques -, si ce n’est celle théâtrale à laquelle il s’adonne présentement. Ce qui n’est pas là le moindre des paradoxes… En effet, pour paraître vrai, il se propose de composer avec les conventions et artifices du plateau qui depuis les Grecs reste le lieu de l’illusion. Une illusion conduisant à la vérité ? A voir…

Le texte – lu par lui-même en introduction – porte sur son enfance libournaise de nature à libérer les saveurs nostalgiques des « Je me souviens » de Georges Pérec. L’émotion réelle qu’est la sienne lorsque – après avoir évoqué l’odeur du cuir ruisselant de l’échoppe de son père cordonnier, les parfums d’encens enivrant les messes dominicales ennuyeuses ou encore les chemises fleuries du chanteur Antoine – le souvenir de sa mère aimée le submerge, a pour effet immédiat de créer une communauté d’affects entre l’orateur et le public, gagné lui aussi par ses propres émotions. Nicolas Bonneau, en écho, raconte son enfance de petit fils de paysans et fils d’ouvrier dans un bastion protestant des Deux-Sèvres où aucun clocher d’église ne venait dominer la campagne, avant que n’advienne, fruit de l’accident d’une rencontre, sa vocation pour les planches. L’intime des existences individuelles peut s’inviter alors dans la grande Histoire…

De Piaget (« Les dégâts du progrès ») et des LIP de l’imagination au pouvoir des années 70, à Snowden et aux lanceurs d’alerte actuels dévoilant sur la place publique ce que les pouvoirs en place s’emploient à enterrer dans les secrets des cabinets, autant d’occasions de prôner la désobéissance civile partagée avec un certain Henry David Thoreau (« Walden ou la vie dans les bois »), ou de vilipender haut et fort la logique xénophobe d’un Manuel Valls prônant la déchéance de nationalité à la tête d’un gouvernement dit de gauche. C’est pour lui « pain béni » que de trouver des appuis aux choix qui ont été les siens – ainsi du texte mordant de l’inénarrable Pierre Desproges stigmatisant l’esprit de Cour – et qui ne peuvent par ricochet que séduire l’assemblée réunie.

Les sujets qui clivent, il ne les fuit pas… mais les choisit avec soin. Il rappelle, au nom de la non-stigmatisation de toute religion, son opposition à la loi visant à interdire le port du voile à l’école, et avoue sa défiance vis-à-vis de la demande actuelle d’une démocratie directe radicale qui discréditerait le rôle essentiel des représentants, avant de revenir plus longuement sur le concept de désobéissance civile, fer de lance de son engagement politique. A deux reprises – affaires du fauchage de champs de maïs génétiquement modifié et de la célébration illégale d’un mariage gay – il l’a appliqué et mis ouvertement en acte au nom de la défense intangible du droit supérieur de chaque citoyen(ne) à choisir en toute liberté les orientations essentielles de son existence d’homme et de femme. Quant à l’extrême violence – y compris dans son camp – dont il a été l’objet suite au franchissement des lois en vigueur, il l’attribue non à la haine de ceux qui en ont été les acteurs, mais à la peur de soi et à une certaine ignorance… Attitude magnifique en elle-même, pleine de générosité vis-à-vis des soudards vindicatifs qui l’ont malmené sans retenue aucune (lettres de menaces accompagnées de dessins de fours crématoires), et gage de sérénité recouvrée… fleurant cependant la posture étudiée de la part de celui qui n’a présentement que tout à gagner en pensant ainsi, se préservant des engagements clivant qui furent les siens.

Quant à sa généreuse sincérité, si elle fait partie intègre de « la mise en je(u) » de son existence sur scène – on est au théâtre, il ne faut pas l’oublier – elle ne va pas non plus sans un certain calcul. Ainsi du mea culpa de l’alliance malheureuse conclue avec Bernard Tapie aux élections européennes de 1994 qui – avec le recul – résonne « naturellement » comme une nécessaire repentance. Ainsi du manque d’élégance et de perspicacité mémorielle vis-à-vis de son ami de trente ans ou plus, l’ex étudiant de 68, Daniel Cohn Bendit, qu’il égratigne gentiment au passage par ce tacle en beauté : « De l’Odéon à Macron, Dany s’est éloigné de nous »… omettant de signaler que Dany le Rouge, devenu Vert avant de soutenir certes l’actuel président « ni de gauche, ni de droite », venait de prendre de sérieuses distances avec son poulain d’hier… et surtout omettant de dire que lui aussi, Noël, avait avec une belle célérité appelé à voter Macron – au second tour certes… mais lui pour de « bonnes raisons » (les mêmes que celles que Dany invoquait dès le premier tour pour justifier le même choix : 1 à 1, balle « au centre »).

A la question posée par son interlocuteur, Nicolas Bonneau : « La Politique est-elle une drogue dure ? », Noël Mamère a répondu par l’affirmative. Ce soir, apparemment débarrassé du carcan des représentations publiques qui furent les siennes, l’ex-journaliste ex-politique a présenté « sur un plateau » – de théâtre – et à « son corps défendant » quelques traces de cette addiction. En effet si l’exposé des combats courageux qui furent les siens – et qui continuent à l’être, « Nous voulons le grand soir, nous sommes le grand soir » entonné suavement en duo en guise de remake de lutte finale – résonnent avec force jusqu’à nous, sa façon de jouer l’homme sans fard relève d’une « représentation » dont il ne peut décidément se défaire. Aussi à ceux qui, tout en appréciant le contenu fort consistant de « la conversation » présentée, pouvaient s’étonner que l’on puisse produire cette proposition dans le cadre d’une saison théâtrale, nous répondrons que le jeu de l’acteur perçant sous le je de l’homme en justifiait grandement la programmation.

Yves Kafka

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