N’OUBLIEZ PAS « SAÏGON », UNE HISTOIRE D’EXILS

« Saïgon » écriture Caroline Guiela Nguyen avec l’ensemble de l’équipe artistique, mise en scène Caroline Guiela Nguyen, Cie Les Hommes Approximatifs, TnBA du 19 au 22 décembre, spectacle en français et vietnamien, surtitré en français et en anglais.

Quand on est née Française d’une mère vietnamienne métissée indienne ayant connu l’exil en 1956 au moment de la partition du pays (suite à l’héroïque débâcle française de Dien Bien Phu deux ans auparavant), même si on n’a personnellement jamais vécu dans ce pays éloigné de plus de dix mille kilomètres du nôtre, des liens secrets unissent viscéralement à ce continent comme des rhizomes d’autant plus vivaces qu’ils n’ont pas vocation à être exhibés à l’air libre. Mue par une nécessité interne, la jeune metteure en scène Caroline Guiela Nguyen s’est emparée de ce mystère fondateur pour proposer à onze comédiens, issus des deux communautés, la française et la vietnamienne, ne parlant pas la même langue mais inexorablement liés par l’Histoire, d’écrire avec elle le récit de l’existence minuscule (écho de La Vie mode d’emploi de Georges Pérec) de ces « oubliés des projecteurs », sel de la terre depuis les Evangiles.

La scénographie servant de cadre à cette exposition d’existences aux identités flottantes entre deux continents, n’appartenant in fine à aucun puisque étant le fruit de l’héritage des deux, choisit un restaurant vietnamien, Le Saïgon, comme lieu de rencontres de ces vies éclatées. Le personnage central de ce restaurant traversé par les heurts et bonheurs liés à la vie comme elle va est la tenancière des lieux qui règne – elle se prénomme Marie-Antoinette, un nom prédestiné – sur sa cuisine en confectionnant ses sempiternels Cha Gio, Banh chung ou encore Pot-au-Pho (bel exemple culinaire de mixage de deux cultures ) et entretient avec chacun une relation des plus empathiques. « Son » restaurant elle l’a ouvert à Paris en 1956, après avoir dû abandonner celui de Saïgon – identique en tous points, d’où le même décor avec seulement des changements de lumières – en emportant avec elle l’inconsolable chagrin des départs qu’elle masque sous une énergie à toute épreuve.

De même que l’inconscient – qui dit de nous ce que nous ignorons de lui – est intemporel, la construction de l’espace-temps est éclaté : de 1956 à 1996 (soit quarante années encadrées par l’exil forcé et la levée de l’embargo par les Etats-Unis autorisant le retour au Vietnam des exilés), les allers retours entre les époques et les lieux (XII ème arrondissement de Paris où les immigrés vietnamiens ont trouvé refuge et Saïgon qui deviendra en 1975 Hô Chi Minh) miment ce temps chaotique qui n’arrête pas de passer en eux. « Eux », ce sont les êtres des plus ordinaires, pas des « héros » même si ce dont ils sont porteurs (parfois à leur « in-su ») pourrait donner le statut de tragédie intime à leur parcours.

La scène s’ouvre à Paris en 1996 sur ce fils – fruit d’une union mixte au destin tumultueux, il a hérité du prénom français d’Antoine – qui demande impérieusement à sa mère vietnamienne de lui dire ce qu’elle a vécu de différent de lui. On sent dans cette question apparemment saugrenue – liste de dix points à écrire – à laquelle elle a du mal à répondre, combien le fait d’être lui l’enfant d’un passé qu’on lui dérobe, est source d’une angoisse obsédante qui le taraude intérieurement ne laissant aucune place pour la sérénité. Quant à la mère, venue en France dès 1956 pour épouser le soldat français qui l’avait séduite, elle se met subitement à reparler vietnamien lorsque son fils lui propose un voyage à Hô Chi Minh City. Refusant sur le champ ce cadeau qui l’affole, elle allègue des travaux de bouturage « la mettant en phase avec le végétal » pour justifier son opposition à ce retour sur les lieux de ses origines. Le trauma est là, palpable chez les deux, trouble augmenté par la question redoublée du fils qui lui demande où elle voudrait être enterrée : là ou là-bas ?… Deux existences écartelées, deux vies « sans racines » autres que végétales.

Ce sont aussi les affres de la jeune Mai, fiancée transie d’amour pour Hao, contraint à l’exil pour fuir la mort annoncée après le départ des Français avec lesquels il avait collaboré, et qui, de sa nouvelle terre d’accueil, ne lui adresse aucun signe de vie. Le jeune homme a oublié son serment de lui écrire tous les jours et même, peut-être, l’a-t-il chassée à tout jamais de sa mémoire. « Les Françaises sont belles, riches et grandes », et les souffrances de la jeune fille sont telles que des vœux de mort lui échappent… avant qu’elle ne disparaisse, retournant sur sa propre personne l’agressivité qui aurait pu, au moins temporairement, redonner à sa vie le sens qu’elle avait perdu.

C’est aussi, Edouard, ce soldat français ayant combattu dix années les Vietcongs – dans ce qui était au début l’Indochine. Il était tombé follement amoureux de Linh, ravissante et aimante, seule capable de le consoler des atrocités vues et commises (Cf. Le musée des Vestiges de guerre d’Hô Chi Minh Ville). Il vivait chez elle, mais le vent de l’Histoire ayant tourné comme on sait pour le pays colonisateur, il ne pouvait plus rester ici, il lui fallut lui aussi comme tant d’autres militaires faire ses bagages. Linh le suivit, amoureuse, en France et grâce à leur mariage elle obtint la nationalité française. Mais quelle qu’ait été la force des sentiments, le retour fut compliqué… Lui ayant affaire aux démons qui le torturent – Cf. la tragi-comédie de la cérémonie du mariage et de ses parents, inventés de toutes pièces – , elle sentant bien au travers de certains regards adressés par des Français de souche qu’elle n’est pas des leurs même si son passeport indique l’inverse. Alors de scènes en scènes – « Je fais tout pour que tu sois heureuse » suivi d’un « Sale putain de vietnamienne ! » auquel répond une gifle bien sentie – le couple improbable se délite pour exploser en plein vol. Antoine en fut le fruit…

Quant à Marie-Antoinette, son séisme à elle, c’est la disparition de son fils parti en 1936 du Vietnam pour s’engager auprès des Français et n’ayant plus depuis donné de nouvelles. Elle apprendra qu’à Bergerac, petite bourgade paisible de Dordogne, il fut tué lors d’un bombardement des forces alliées ayant délibérément largué leurs missiles sur une usine d’armement aux mains des nazis. Son chagrin est si fort qu’elle sombre dans le déni de sa disparition et met sa plus belle robe pour fêter chaque année l’anniversaire de son fils.

Pour ce qui est de Hao, s’il a survécu au déracinement forcé, si le temps est venu pour lui de retourner au pays accompagné de sa fille, il ne s’y retrouve pas pour autant… Non seulement le paysage urbain d’Hô Chi Minh Ville n’a plus grand-chose à voir avec le Saïgon qu’il a connu, mais la langue elle-même a subi de si profondes mutations qu’il ne peut se faire comprendre qu’avec peine. Venu chercher la lumière et se découvrant étranger en son propre pays – un Viet Kieu – il n’est que l’ombre d’un passé révolu.

Enfin onirique la scène – empruntant ses codes au genre fantastique – du « dé-lire » des destins qui se retrouvent réunis en dehors des contingences spatio-temporelles sciemment éclatées, morts et vivants nouant un dialogue hors-espace et hors-temps, annonce la fête finale où tous les protagonistes ressuscités sont assemblés pour célébrer l’anniversaire du fils, manquant lui à jamais. Entre réalités des situations historiques, désirs et frustrations des vies minuscules, c’est la vie organique et sans fard qui est donnée à voir et à ressentir, débarrassée des scories de tout discours didactique sur l’exil.

Portraits vivants issus d’une humanité plurielle qui dans l’ambiance hautement colorée (autel des ancêtres voisinant avec le karaoké et les fleurs kitsch) d’un restaurant vietnamien du XIIème arrondissement parisien et de sa réplique asiatique, tente d’établir un pont entre deux rives écartelées par l’Histoire. Et comme au Vietnam tout se raconte dans les larmes, de peine et de joie, ce qui ressort de cette immersion grandeur nature dans l’humanité de ces êtres s’adressant à notre sensibilité, c’est le sentiment d’avoir vécu là quelque chose d’assez unique : un théâtre qui élit la réalité vécue comme la matière vivante de son art annihilant autant les frontières entre la grande Histoire et les histoires intimes que celles fixées arbitrairement par les gouvernants.

A en croire ce soir les ovations de la Grande salle Vitez du TnBA – écho troublant de celles du Gymnase du Lycée Aubanel lors du Festival d’Avignon 2017 où eut lieu la création – le message polyphonique de Caroline Guiela Nguyen et de sa troupe a été parfaitement perçu : « Nous sommes faits d’autres histoires que la nôtre, nous sommes faits d’autres blessures que les nôtres ». Ainsi ces récits minuscules de rires et de larmes, portés par des comédiennes et comédiens fragiles et solaires, ouvrent-ils en filigrane le chemin vers une humanité désirable, un monde « rêvé » où les frontières seraient reléguées au rang des aberrations de l’Histoire.

Yves Kafka

Crédit photos C. Raynaud De Lage, Jean-Louis Fernandez.

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