TRENTE TRENTE : QUÊTE ET CONQUÊTE DES DESEQUILIBRES

Festival Trente Trente : « Embrase moi » chorégraphie et interprétation Kaori Ito et Théo Touvet (AGORA Boulazac le mardi 22 janvier et AVANT-SCENE Cognac le mardi 29 janvier) / « Equilibre précaire » Floris Bosser – Collectif Tarabiscoté, accompagnement artistique Jean-Luc Terrade (AGORA Boulazac le mardi 22 janvier) / « Sabordage ! » La Mondiale Générale (AGORA Boulazac le mardi 22 janvier) / « ExPosition (flotter dans la nuit électrique) » mise en scène, chorégraphie et interprétation Elsa Guérin (AGORA Boulazac le mardi 22 janvier).

Quête et conquête des déséquilibres

Cette soirée accueillie dans la splendide Agora du PNC Boulazac Aquitaine et son Cube Cirque en Dordogne (deux heures de Bordeaux en navette mise gracieusement à disposition des festivaliers rappelant, s’il était besoin, que la création a tout autant droit de cité loin des grandes métropoles) confronte l’humain avec son irrépressible désir immémorial de provoquer à l’image d’Icare les lois de la gravité, qu’elle soit physique ou pas. Des quatre formes présentées qui se jouent à l’envi des pesanteurs au travers d’acrobaties, jonglages et autres improvisations chorégraphiques où le défi de l’équilibre est au centre de l’attraction, l’une crève le plafond des attendus pour nous projeter loin, très loin, quelque part dans l’Olympe de la galaxie artistique.

Son titre de feu, « Embrase moi », est en soi l’amorce qui va déclencher les hostilités amoureuses entre les deux superbes danseurs que sont Kaori Ito – interprète pour Philippe Decouflé, Angelin Preljocaj, Alain Platel, Sidi Larbi Cherkaoui, James Thierrée – et son compagnon à la ville Théo Touvet – spécialiste de la physique des fluides, ça ne s’invente pas, avant de rejoindre le cirque et l’art dramatique. Quarante minutes de bonheur intégral se terminant par un feu d’artifice d’une vérité naturelle à faire pleurer d’émotion.

Quant à cette citation empruntée à Roland Barthes, elle en exprime à elle seule le suc : « Je rencontre dans ma vie des millions de corps ; de ces millions je puis en désirer des centaines ; mais de ces centaines, je n’en aime qu’un ». En effet les deux complices, mis à nu au propre comme au figuré, touchent à la perfection pour dans leur rude confrontation et leur fusion effrénée nous dévoiler le chemin de leurs amours passées les ayant conduits à cette rencontre toujours unique dont parle si bien l’auteur des « Fragments d’un discours amoureux ».

Au centre du carré blanc du plateau autour duquel les spectateurs ont été invités à prendre place sur de petits bancs de bois les mettant à hauteur des protagonistes, un cercle de métal – sorte d’anneau matrimonial géant – accueille les ébats musclés et/ou tendres des deux danseurs se livrant corps et âme. Ce corps à corps autant esthétique que charnel accompagné des fragments de mots qui claquent lors des inévitables scènes de rupture et des retrouvailles qui s’ensuivent, donnent à voir et à entendre les brûlures de l’amour fou, pris entre attirance et rejet, passion et répulsion. Et puis, il y a la Rencontre tant désirée, physiquement (se déshabillant mutuellement chacun plonge sa main au creux de la culotte de l’autre pour en saisir l’objet du désir) et mentalement (au « Théo je t’aime » répond en écho décuplé « Kaori je t’aime »). Pas la moindre trace ici d’affectation dans ces échanges d’affects à nu mais au contraire une exploration incarnée et sensuelle de ce qu’aimer veut dire jusqu’aux spasmes du plaisir. Mouvements chorégraphiques de la danse étourdissante des corps dont le moindre morceau de peau est éprouvé dans sa chair, figures d’union et fusion jusqu’à plus soif.

Mais, le plus exaltant reste à venir, comme si dans ce cadeau qui nous est fait, il ne pouvait y avoir de limites. Toujours entièrement nus, nouveaux Eve et Adam d’un Jardin des Délices où la Faute serait exclue, ils vont se saisir de l’anneau érigé à la verticale comme d’une roue cyr dans laquelle ils vont se livrer à des arabesques amoureuses. Puis – moment sublime s’il en est – le cercle animé de nombreux spasmes bruyants va finir par se stabiliser au sol, encerclant les deux amants confondus l’un et l’autre dans la même étreinte sensuelle.

C’est du grand, très grand art… dont on ne sort pas tout à fait indemne tant la beauté peut générer d’émotions insoutenables. « Ni le soleil, ni la mort ne peuvent se regarder en face »… mais qu’il est bon pour venger Icare de s’y brûler les ailes, les ailes du désir.

« Equilibre précaire » avec Floris Bosser / Collectif Tarabiscoté, accompagné artistiquement par Jean-Luc Terrade, éclaire dans un saisissant jeu d’ombres et lumières l’être en prise avec le néant qui le menace si la pendule du temps – boules lumineuses marquant au sol le cercle des heures – s’en vient à dysfonctionner. Alors se défait-il de sa blouse blanche, l’homme soumis aux caprices du dieu dévorant qu’est Chronos confondu avec celui qui dévora son fils Zeus, pour – la boule « défectueuse » éteinte sur la tête – grimper au mât chinois ou encore se contorsionner au sol afin de tenter le rééquilibre nécessaire, si hasardeux soit-il à réaliser. C’est l’occasion pour lui de jongler avec la tension qui traverse ses muscles magnifiquement bandés vers un seul but : redonner à la boule marquant l’heure son éclat d’origine. Ce à quoi ses habiles manipulations parviendront… avant que leur auteur ne soit absorbé inéluctablement dans les coulisses du temps.

« Sabordage ! » de La Mondiale Générale pose la question récurrente du désir quasi obsessionnel, depuis que l’homme est homme, de s’affranchir des lois de la gravité terrestre où un corps est prédestiné (et pourquoi en serait-il ainsi, nom de Zeus !) à être fatalement attiré vers le centre de sa surface de sustentation afin de conserver son équilibre précaire. Malheur et damnation à celui ou celle qui aurait l’insolence de prétendre échapper à la loi de la Gravité gravée dans le marbre, la Chute l’attend… Mais comme ces joyeux lurons au visage impassible et à la barboteuse fort seyante n’ont que faire des prédictions divines ou autres, ils se lancent des défis propres à faire tourner l’œil des personnes soumises au vertige. Grimpés sur des billes de bois érigées en mâts de fortune, ils se livrent à des équilibres plus qu’improbables, se chevauchant « sans retenue » pour réaliser l’impossible traversée les conduisant au firmament du déséquilibre. Mais ayant triomphé des avertissements de tous ordres – tel ce que Freud a pu épingler dans « la peur inconsciente de réussir » – ces inconscients de haut vol s’ingénient à saborder, non sans un malin plaisir communicatif, l’œuvre qu’ils venaient pourtant de parfaire. Et patatras voilà que tout s’écroule … soulignant l’immanquable succès de ce Sabordage, contre-pied ludique et pied de nez décomplexé aux pesanteurs de tous ordres.

« ExPosition (flotter dans la nuit électrique) », expose des poses étudiées (beaucoup trop ?) qui, à force de recherches savantes, apparaissent là vider de leur substance vitale pour projeter un univers de laboratoire glacé provoquant – parfois – un sentiment de vacuité éprouvant. En effet si Elsa Guérin prête grand soin à sa mise en valeur dans une tenue esthétisante scintillante sur fond de décor de paillettes dorées, elle passe visiblement à côté de l’essentiel : l’émotion de l’artiste impliqué dans sa chair pour qu’un transfert d’émotions puisse advenir. Ce flottement dans la nuit électrique, s’il échappe au naufrage du fait des références qui le nourrissent, est donc loin de nous toucher… surtout s’il se mesure à l’aune des autres formes travaillées par un investissement sans calcul.

Yves Kafka

Soirée du 22 janvier à Boulazac Dordogne dans le cadre du Festival Trente Trente (18 au 31 janvier).

« Embrase-moi » – Photos Pierre Planchenault

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