TRENTE TRENTE : A LA RECHERCHE DU TEMPS RETROUVE

FESTIVAL TRENTE TRENTE Bordeaux. Soirée du mercredi 23 janvier : « La chair a ses raisons » chorégraphie et interprétation Mathieu Desseigne-Ravel ( La Manufacture CDCN Bordeaux) / « 10 – Claudio Stellato » chorégraphe Claudio Stellato ( Espace Jean Vautrin Bègles) / « Disparue » chorégraphie et interprétation Marcela Santander Corvalán ( La Manufacture CDCN Bordeaux) .

A la recherche du temps retrouvé

Hors des clous écrivions-nous pour présenter ce festival singulier des Rencontres de la forme courte. L’actualité du 23 janvier est venue à la fois magistralement infirmer (?!) ce propos avec « 10 – Claudio Stellato » (dont le bricolage artistique a au propre comme au figuré cloué sur place) et le confirmer amplement avec « La chair a ses raisons », manifeste sensible à fortes résonnances émotionnelles.

Dans « La chair a ses raisons », forme chorégraphiée à haute valeur suggestive, Mathieu Desseigne-Ravel met à l’épreuve son corps, travaillé comme une matière vivante, pour en « délivrer » – entre lumières et ombres savamment distillées – les fragments d’une lecture intime. L’histoire de son parcours, inscrite dans chaque parcelle de sa chair qui en garde la mémoire vive, va ainsi prendre vie… S’extrayant des rangs des spectateurs où il avait anonymement pris place, l’homme protéiforme se dirige vers le centre du plateau pour, dans un halo de lumière qui l’isole, se dévêtir lentement, méthodiquement, le dos tourné au public comme dans un sas entre présent et passé à recomposer. Nu et Noir. Puis, comme une chrysalide qui éclorait, de la larve primitive confondue massivement avec l’obscurité qui la recouvre, à l’imago adulte, où, éclairé, le corps émergeant se met à se découper sur fond sombre, on suit médusé les tensions musculaires à l’œuvre explosant dans un silence magnifié par une discrète musique planante. A la vue de ces formes, les portraits torturés du Caravage plongés dans les ténèbres avant d’être exposés au clair-obscur resurgissent à nos mémoires.

Prenant appui sur ses jambes tendues à l’extrême, les bras projetés sur ses pieds, la tête écrasée par les muscles proéminents de ses épaules athlétiques, l’homme en devenir se hasarde à faire quelques pas. Alors, les primitives formes difformes nimbées d’ombres ne sont plus que souvenirs à vif s’effaçant progressivement pour laisser place à l’assomption jubilatoire du sujet éclairé se dressant dans un poirier renversant. Noir. Il ne lui reste plus, au terme de ce cheminement heurté le menant de ses origines à aujourd’hui, qu’à se revêtir afin de réintégrer son identité présente d’artiste à fleur de peau. Hypnotique et sensuelle, cette performance qui imprime durablement l’œil de celui qui la découvre, a quelque chose à voir avec nos propres métamorphoses.

« 10 – Claudio Stellato » ne manque pas non plus de surprendre tant cette forme en cours de création explore de manière « éclatée » des contrées différentes à la recherche de … ? Atelier réel de bricolage (travail de poutres de bois pour les faire éclater méthodiquement sous l’effet de gros clous plantés, marteaux et scie brandis comme des instruments redoutables sous lesquels la matière est réduite à céder), performance animée par des créatures à tête de kangourou ou recouverte de copeaux en guise de peau, cloison de contreplaqué cédant sous l’effet d’une invisible – mais bruyante – scie à découper libérant un hominidé décalqué dont seuls les poings et les pieds ressortent, on est projeté au centre d’un délire fantastique dont on ne mesure pas à proprement parler le sens… si ce n’est que les expérimentations loufoques en cascade créent l’hilarité faisant décoller du réel terre à terre.

Expérience surréaliste, belle – pour plagier Lautréamont – comme la rencontre fortuite sur un plateau, de créatures mi-homme, mi-animal, mi-zombie avec des matériaux qui eux restent essentiellement de bois, on est porté par ce délire orgiaque d’énergie conduisant jusqu’au cloutage en direct des pieds (sic) de deux des protagonistes sur des planches utilisées ensuite comme des skis-claquettes rythmant une chorégraphie effrénée. Un grain de folie libérateur mais aussi une ode rendue au matériau bois, plié au désir « insensé » de créatures sans retenue aucune se confrontant avec la dure réalité de la matière inerte se mettant soudainement à vivre avant de capituler sous leurs assauts répétés.

« Disparue » met en jeu – certes avec moins de bonheur communicatif – le corps chorégraphié de la danseuse chilienne Marcela Santander Corvalán se livrant à une plongée immersive à la recherche des postures assignées de tout temps aux femmes et dont les peintures des poteries précolombiennes peuvent porter traces. Tunique rouge à lanières recouvrant son buste, elle apparaît accroupie dans les attitudes immémoriales propres à ses semblables. Puis, prenant un air pénétré, elle semble dialoguer avec une puissance hors-champ avant de libérer une salve de grimaces appuyées où, langue tirée et yeux révulsés, bras tendus en avant et bouche soufflante, elle s’emploie à repousser les forces hostiles qui entendent la contraindre. Combat qui la mène à toucher le sol, jambes écartées, avant de se relever en tirant à nouveau la langue en direction de l’oppresseur hors cadre et d’exhiber fièrement son ventre de femme. Comme pour s’affranchir des limites qu’on voudrait lui imposer et accroître son aire d’observation, elle saute hors du plateau en tournant autour. Concrétisant une tentative de nouvel envol, elle se hisse sur les praticables. Une voix lui ordonne alors de descendre, descendre encore plus bas, descendre toujours plus bas. S’arrachant le visage avec ses ongles, elle continue sa chute… jusqu’à ce que, levant un doigt au ciel, bras fièrement tendus, debout sur ses pieds elle tourne sur elle-même.

Danse hyper expressive avec grimaces à l’appui et gestes guerriers, ce « numéro » donne la sensation d’être plus formel – prérequis à posséder ? – qu’articulé à une nécessité impérieuse la poussant à se mouvoir… et à nous émouvoir par ricochet. En effet, absconse à plus d’un titre – qui a disparu ? – la performeuse « apparaît » trop souvent sous les traits outrés d’une marionnette artificiellement agitée et non mue de l’intérieur par un souffle vital. Dans ces conditions, vibrer est rendu difficile.

Yves Kafka

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