TRENTE TRENTE : BOUQUET FINAL ET MUSIQUES TRANSGENRES

Festival Trente Trente Bordeaux : soirée de clôture du 31 janvier au Théâtre des Quatre Saisons de Gradignan.

« Fire Works » percussion et électronique Cyril Hernandez, clarinette-contrebasse Ugo Boscain, bandonéon Tristan Macé / « Gyorgy Ligeti // Continuum » clavecin Justin Taylor / « Eau Forte » Cie Sound Track, musique Patricia Dallio, vidéo Mathieu Sanchez / « L’invocation à la muse – Lapsus Chevelü » conception et interprétation Carita Abell et Vanasay Khamphommala.

Difficile de trouver mieux pour clore cette (captivante) édition des Rencontres de la Forme Courte en Nouvelle Aquitaine que le Théâtre des Quatre Saisons de Gradignan, labellisé « scène conventionnée musique(s) », et offrant un accueil à l’unisson. Quatre formes ce soir qui – pure litote – ne sont visiblement pas là pour flatter le goût de conservateurs « entendant » de facto assigner les productions artistiques à la perpétuation des ordres existant.

« Fire Works » ouvre la soirée, non pas en fanfare mais avec de libres notes, pianissimi ou endiablées, « rompant avec les codes académiques de la musique savante » et nous invitant à planer vers des ailleurs dont seul nous-même avons peut-être les clés… Aux sons confidentiels et soutenus de l’impressionnante clarinette contrebasse d’Ugo Boscain alliée à la respiration haletante du bandonéon de Tristan Macé et aux percussions percutantes de Cyril Hernandez (gourou inspiré qui délaissant ses instruments n’hésite pas, lorsque l’envie lui en prend, à utiliser ses mains ou autres objets comme percussions ou à agiter un lasso sifflant au-dessus de sa tête), l’ensorcellement gagne. « Trois petites notes de musique Ont plié boutique Au creux du souv’nir »… Ce qui branche ce trio singulier, au-delà de son expertise avérée de « trans-formateurs » de sons, c’est la proximité avec le public inséré dans le mouvement musical comme si la musique ne pouvait s’entendre sans partage et sans surprise. Un moment de découverte qui transmet autant le goût de l’évasion que le goût des autres.

« Gyorgy Ligeti // Continuum » interprété par Justin Taylor, abonné des Premiers Prix, apporte dans l’univers très connoté du clavecin une touche de folie contemporaine. En effet les trois pièces courtes retenues sont emblématiques de l’usage détourné que le compositeur avant-gardiste – de citoyenneté roumaine et hongroise, naturalisé autrichien -, découvrant les potentialités non exploitées de cet instrument, s’est ingénié à actualiser au risque d’engendrer naguère quelques scandales. « Impulsions sonores, battements répétitifs quasi-ininterrompus, superpositions sans reprise », l’interprétation fulgurante du prodige franco-américain se révèle à l’unisson des partitions héritées. Enthousiaste, souriant et naturel, Justin Taylor s’empare du clavecin de manière fabuleuse, se laissant porter par le continuum des notes qui se précipitent sans faillir sous ses doigts experts. En plus de sa virtuosité décoiffante, la grande simplicité et disponibilité du jeune-homme surdoué prenant soin du profane en accompagnant de quelques mots limpides l’entrée dans l’œuvre dénote un esprit libre affranchi de toutes les pesanteurs de l’entre-soi.

« Eau Forte » de la Cie Sound Track immerge – au sens fort du t(h)erme – dans un univers en tous points fabuleux en cours de gestation, une sorte de maelström bouillonnant aboutissant sous l’effet d’une magie noire obscure non pas à une, mais à la Création « scandaleuse » de la vie devant soi. En effet pris entre le tir croisé de sons sculptés sensuellement par Patricia Dallio aux manettes de son Oliterpe (comme l’Olipo, il ouvre à toutes les potentialités) avec lequel, greffée de capteurs, elle fait littéralement corps, et des images archaïques délivrées en live par le vidéaste Mathieu Sanchez faisant, tel Prométhée, revivre la matière morte sous l’effet d’une énergie performative aux effets hallucinatoires, on est transporté dans un rêve éveillé à haute valeur hypnotique. Devant nos yeux médusés et à nos oreilles captives, un monde minéral, végétal, animal traversé par des traits de lumière blanche et abritant une minuscule silhouette d’hominidé assis sur une improbable chaise d’où il contemple le monde en train de se faire – écho du « trou du regard » du spectateur – prend forme éveillant un je ne sais quoi presque rien du grand tout. Affranchis des pesanteurs du réel sous l’effet de ce traitement (électro)choc des images et du son, nous voguons vers des espaces sensibles qui disent à chacun ce qu’il ignorait d’eux l’instant d’avant. Une expérience psychédélique de franchissement des limites qui rend sans frontières le plaisir retrouvé.

« L’invocation à la muse – Lapsus Chevelü » franchit un pas irréversible vers l’étrangeté investie comme le sésame donnant accès aux territoires « in-connus ». La faute, le lapsus (Cf. le titre), le détournement décomplexé des sempiternels canons esthétiques sont ipso facto à recevoir non comme des incohérences mais tout au contraire comme les signes à part entière d’un sens « en création ». Ainsi, véritables « ouvroirs de sens potentiel », renvoyant tous les attendus formatés à leur inanité première, les supposées incongruités ne seront-elles plus là à redouter comme des fautes de goût mais à prendre comme des semences à faire germer. Confirmant ce nouvel état d’esprit à adopter avant que ça ne commence – « mais ça va commencer, est-ce qu’on va commencer ? » – un texte projeté sur l’écran de fond de scène et mêlant pures banalités et commentaires délibérément (en) creux se lit en déroulé, « Il y a un lapin… Il y a à côté de la bougie, une petite machine, à quoi elle peut bien servir ? Il y a les voix qui vont en diminuant et les regards tournés vers le plateau. Encore des gens qui s’installent et des conversations qui s’achèvent. Je crois que tout le monde est là ? Youpi ! On va commencer… ». Dès lors, introduit dans le monde atypique créé de toutes pièces par Vanasay Khamphommala « assisté » de main de maître par Carita Abell – praticienne du bdsm (bondage discipline sado-masochisme) – le spectateur, autant amusé que dérouté des chemins habituels qu’il emprunte à l’ordinaire, est préparé à accueillir cet objet artistique non identifié.

Déconstruisant toutes les images gravées dans le marbre de l’artistiquement correct et des représentations communes occupant nos cerveaux, les deux complices improvisent un rituel sado-masochiste visant à redonner ses pleins pouvoirs à la Muse sur le poète déserté par l’inspiration. Répondant à la prière de l’officiant qui, la tête recouverte d’une cagoule rouge et jouant de la flûte, appelle de tous ses vœux « la beauté du monde » dont seule la Muse peut lui rouvrir les portes, celle qui « l’inspire et l’expire » déboutonne sensuellement la chemise de l’homme empêché, la lui retire, dégrafe délicatement sa ceinture, lui ordonne de se mettre à terre afin de lui retirer son pantalon, de lui flageller les abdos avec ses livres, de lui claquer les cuisses et de le piquer avec la longue tige épineuse d’une rose. Les cris alors poussés – traduits sur écran, « oooooohhh ! aoahhhhh ! si… si doux… » – font écho à la montée du plaisir lié à la douleur culminant lorsque la maîtresse de cérémonie le fouette avec un bouquet dont les pétales explosent sous les coups administrés. « La furie cherche », n’en ayant pas fini avec sa mission, elle se saisit d’une corde pour lui attacher les poignets et ligoter son buste. Il exulte, « cette étreinte là est la plus brûlante de toutes », et lorsqu’elle l’écorche à vif il s’écrie « ô c’est si bon la peau qui s’ôte libérant de nouveaux endroits à embrasser ». Les coups de fouet redoublent d’intensité jusqu’à ce que, pénétré tout entier par le pouvoir de la Muse, le poète advienne à lui-même. Fin de (la première) partie.

Se dépliant alors à la verticale, chaussant des escarpins mettant en valeur le galbe de longues jambes, libéré de la cagoule normative qui étouffait sa voix, et dénouant de longs cheveux bruns dégringolant librement en cascade sur ses épaules, il entonne un chant d’une beauté à faire défaillir. Vêtu d’un seul shorty en dentelles qui par transparence ne laisse rien ignorer de son sexe d’homme, il développe les accents envoûtants d’une soprano lyrique qui viennent ajouter au trouble ressenti. Toutes les frontières des genres – artistique et sexué – sont sous nos yeux renvoyées au vestiaire des accessoires obsolètes pour redonner naissance à la perfection représentée par l’androgyne de Platon, au temps divin de la plénitude harmonieuse évoquée par Aristophane dans « Le Banquet » – Jadis la nature n’était pas ce qu’elle est à présent ». Un maître chanteuse (sic) qui, jambes repliées sous lui dans une pose extatique, plonge ses yeux droit dans les nôtres, éminemment fier d’avoir grâce à sa Muse trouvé son inspiration- respiration, et entendant bien partager ce bonheur à nul autre pareil en nous englobant généreusement dans sa « transcen-dance ».

Quel feu d’art-ifice pour clore un festival « dérangeant » à souhait.

Yves Kafka

Photos Pierre Planchenault

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