« LA FEMME COMME CHAMP DE BATAILLE » : VIOL AU-DESSUS D’UN NID DE DESASTRES

« La femme comme champ de bataille », texte Matéi Visniec, scénographie et mise en scène Jean-Luc Ollivier, Compagnie Le Glob / Jean-Luc Ollivier, TnBA du 12 au 16 février 2019.

« Il faut vivre… » s’exclamait l’une des femmes des « Trois Sœurs » d’Anton Tchekhov alors que leur avenir semblait définitivement privé d’horizons. Dorra, l’héroïne de Matéi Visniec mise en scène par Jean-Luc Ollivier, trouvera-t-elle le ressort pour ce faire, elle qui a été dévastée au plus intime de son identité par la furie des hommes guerriers utilisant méthodiquement le sexe de la femme comme objet d’humiliation visant à détruire l’ennemi ? Cette vie en gestation, résultat du viol subi, que portent ses entrailles, comment pourrait-elle en supporter la présence alors qu’au moindre mouvement il lui rappelle l’impensable ? Une situation à rendre fou… Lorsque l’on comprendra les raisons – intimes – qui pousseront pourtant Kate, la psychologue américaine dépêchée par l’OTAN, à tenter de convaincre Dorra à garder contre son gré son bébé, en lui refusant l’avortement qu’elle réclame à cor et à cris, on se dit que rien n’est décidément simple pour les femmes sous le soleil de Satan.

Jean-Luc Ollivier qui, quatre ans après la fin de la guerre fratricide de l’ex-Yougoslavie, avait déjà mis en scène le texte percutant de l’écrivain roumain exilé, Matéi Visniec auquel on doit de nombreux écrits portant sur les sujets sensibles du monde contemporain, en propose là une vision intimiste ayant pour cadre une chambre d’hôpital allemand avec vue sur le lac de constance, juste de l’autre côté de la frontière. Un huis clos étouffant, opposant deux femmes au bord de la crise de nerfs – interprétées parfois à la limite de l’hystérie dépassée – portant au creux d’elles-mêmes les ravages de la guerre dont le dénouement – du moins dans la mise en jeu proposé – résonne en porte à faux avec les enjeux du texte.

Tout commence comme le prélude à une présentation de malade qu’aurait pu faire Freud en son temps. Sous le titre « Les concepts de la psychanalyse au service de la compréhension des guerres interethniques » est introduite la question centrale du sexe féminin comme champ de bataille dans les guerres fratricides opposant les différentes ethnies d’un même territoire, la libido nationaliste étant à rapprocher des pulsions d’emprise, d’agression et de destruction trouvant dans la pulsion nationaliste leur cristallisation. Et comment la frustration nationaliste a à voir avec la frustration sexuelle, etc.

Kate, maîtrise parfaitement son sujet et – alors que sous une couverture se tapit comme une bête blessée à mort la jeune femme des Balkans – expose face au public sous forme de « fiches » le cas de Dorra. « Fiche 1 : Névrose traumatique. Viol il y a deux semaines. Le sujet ne répond pas aux stimulations du monde extérieur… Fiche2 : Le sujet souffre d’une altération du moi. Toute tentative d’entrer en communication est perçue comme la réitération du viol »… Et la femme de science d’expliquer doctement que le nouveau guerrier viole la femme de son frère devenu ennemi pour briser sa résistance. Une phrase, qui pourrait sembler anodine, est alors lâchée en direction de la forme informe recroquevillée sous la couverture. « Je suis ici parce que j’ai besoin de vous, pas pour vous forcer à guérir ». Elle prendra tout son sens par la suite.

Au son de l’accordéon en live – les Balkans sont une poudrière sentimentale -, Dorra se déplie lentement et s’apprête à raconter dans le détail le viol, son viol, avant que Kate, du haut de son statut, ne l’interrompe sèchement préférant se réfugier derrière la théorie : « Fiche 4 : Sorti de sa prostration, le sujet exprime son agressivité contre le monde »… Mais le docte masque commence à se fendiller, et c’est l’histoire de la petite fille qu’elle était que Kate se met à raconter, elle dont le grand-père irlandais fut contraint de quitter son pays pour l’Amérique, ses terres étant pleines de pierres à déterrer, et elle amenée à laisser maintenant sa famille de l’autre côté de l’Atlantique pour déterrer les cadavres des fosses où le conflit entre Serbes, Croates et Bosniaques les avait jetés. Deux existences, celle du grand-père et de la petite-fille, qui se font écho dans une compulsion de répétition inscrite en Kate et la poussant à venir fouiller les charniers de la Bosnie, son doctorat en poche. Quant aux musiques enivrantes des Balkans s’accompagnant de moult bouteilles de vodka à vider – bouteilles omniprésentes dans la scénographie, elles sont disposées autour d’un damier noir et blanc figurant l’espace clos de la chambre – elles font que Dorra et Kate vont se retrouver elles, au moins pour un temps court, autour de l’ivresse anesthésiant leurs blessures réciproques.

Au premier signe de la présence de l’embryon, Dorra vomit son rejet de ce qui la dévore de l’intérieur pendant qu’une autre horreur submerge Kate, celle du souvenir de la fouille des charniers du génocide de Srebrenica, horreurs qui l’ont conduite à demander sa mutation pour prendre en charge la psychothérapie des femmes violées bosniaques, justement dans cet hôpital où les deux femmes se trouvent présentement face à face. Alors que Dorra hurle à l’intrus en elle de se taire définitivement – curieux dialogue entre elle et l’embryon -, Kate lui réclame à corps (sic) et à cris le bébé à venir, pour des raisons qui ne tiennent pas à Dorra mais à sa « réparation » à elle, Kate. Pour se laver de la mort côtoyée… « Dans ton ventre un charnier. Et dedans un survivant qu’il faut tirer du charnier ».

Les enjeux de la confrontation ainsi révélés trouvent leur intérêt essentiel dans la force des pulsions exprimées, ce combat entre les deux femmes étant d’abord celui qui se mène en chacune d’elles, celui entre Eros et Tanathos qui s’entredéchirent. Si survivre à l’horreur est un combat nécessairement meurtrier dont les horizons d’attente ne sont rien moins que la survie de celles qui le mènent, on comprend alors beaucoup moins le parti pris lénifiant de la « superbe » mise en jeu du dénouement… qui ressemble plus à un happy end hollywoodien (figure radieuse de Dorra, les cheveux défaits tombant en cascade sur ses épaules, la mine botticellienne) qu’au tragique des situations qui le précèdent. C’est peut-être plus vendeur mais la résilience à tout prix… enlève beaucoup de prix à la portée du drame présenté.

Yves Kafka

Photos Guy Labadens.

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