CONVERSATION AVEC FRANÇOISE NYSSEN

DOSSIER. AU SUD, LA CRISE : Conversation avec Françoise Nyssen, directrice des éditions Actes Sud, Présidente du Festival d’Avignon,  ancienne ministre de la culture. 

Les combats de Francoise Nyssen, citoyenne, féministe, engagée.

Co-directrice de la maison Actes Sud et ancienne ministre de la culture, fondatrice de l’Ecole du Domaine du Possible, Francoise Nyssen pose joyeusement et avec ferveur, les deux pieds dans le monde de demain .

Le monde de demain, ce monde qu’on nous promet, ce monde de partage, d’échanges où l’on se pense vivant parmi les vivants, où l’on s’enrichit des rencontres, et des interactions ; un monde qui en a fini avec les clivages exploiteurs exploités, où l’on est ni pour ni contre, mais avec l’autre pour examiner comment procéder pour avancer. Cet état d’esprit lui donne beaucoup de force pour naviguer dans les milieux les plus divers: de l’édition à la politique en passant par la finance.

En préambule, Françoise Nyssen, encore enthousiasmée par lecture d’Etienne Migounou, à laquelle elle a assisté la veille, à La semaine d’Art en Avignon, cite un extrait de Traces, discours aux nations africaines. : « De quel droit avons nous accepté d’être traités de sous-développés, d’être colonisés… »

J’ai affaire à une citoyenne, résistante, combattante, féministe, qui prend sa place, ne s’en laisse pas conter et en a vu de toutes les couleurs.

Il y a urgence, c’est la raison pour laquelle l’ancienne ministre de la culture a organisé fin août dernier ces rencontres « Agir pour le vivant », moment d’échange et de partage essentiel sur les thèmes du réchauffement climatique, réunissant un panel de penseurs, de financiers, et d’artistes ainsi que beaucoup d’anonymes venus des quatre coins de France, décidés à changer leurs paramètres de vie.

« Comme l’a dit Edgar Morin il n’y a pas une histoire, il y a des histoires, il convient d’écouter le récit de l’autre pour prendre conscience et avancer, car c’est à cela que nous devons nous atteler si nous ne voulons pas être submergés par ce qui se profile sur le plan planétaire. »

Lorsque je lui demande si l’argent est une fiction, comme il en a été question pendant ces rencontres et comment le discours s’ancre dans une réalité, elle me parle du livre de Nancy Huston « l’Espécie fabulatrice », et me répond :

« La fiction est très importante, nous sommes une fiction, les années 70 et 80 ont véhiculé par le biais de l’argent une fiction de bien-être, de bonheur par la surconsommation, et la technicité. En visionnant le film de Mickael Winterbottom et Matt Whitecross, on se rend compte du mal que Milton Friedmann, prix Nobel d’économie, a fait en soutenant l’ultra-libéralisme, et comment ces images ont influencé une façon d’être au monde.

En 1970 toutes les études concernant l’empreinte carbone étaient là, on savait déjà ce qui nous attendait, on le savait, et dans le même temps il y a eu Woodstock qui amorçait déjà un renversement de société.

ll faut réagir, se réveiller, c’est la raison pour laquelle nous avons souhaiter inviter les financiers dans une réflexion sur cette transformation, ils sont venus et se posent des questions car ils doivent repenser leurs modèles.

La fondation de Bill Gates tire un intéressement de ses actions, il faut montrer à quel point il est urgent de sortir de ça, la pensée est tellement importante face au désastre, il faut partager les données, partager les savoirs, être transversal. »

Et elle continue,

« J’aime le partage des sensibilités et des histoires, j’ai toujours été engagée, dans une action de diffusion et comme citoyenne.

Autrefois en Belgique je faisais mes études de chimie et au détour d’un couloir, en visitant l’union chimique belge qui nous avait invités, je vois un tas de poudre blanche, le professeur nous dit c’est de l’aspartam, on ne sait pas si ça ne donne pas le cancer alors on l’envoie en Afrique ! sidération  : mon engagement a commencé quand j’avais dix sept ans.

Tout a un impact sur tout, l’éducation, la nourriture, la culture, éveil au sensible, tout cela a un impact sur la société. « 

Qu’avez vous à dire à propos des conséquences de la crise du Covid sur la ville d’Arles ?

Françoise Nyssen : Beaucoup de choses se passent à Arles sur le plan culturel et même si chacun a sa propre vision de la culture, cette crise a été l’occasion d’un partenariat heureux et de belles collaborations, entre tous les acteurs culturels dont la Fondation LUMA ; de son côté, le nouveau maire, Patrick de Carolis, souhaite faire revivre Arles avec toute sa splendeur patrimoniale, l’essentiel reste d’agir ensemble et d’être citoyen là où on est. Arles et le festival International de photographie drainent beaucoup d‘acteurs économiques, les conséquences de son annulation que nous mesurons de notre côté aux ventes en librairie est un désastre. Une hausse de vingt pour cent du budget total de la culture est une aide importante pour le secteur en péril, et Roselyne Bachelot force le respect, je ne la connaissais pas, mais son action s’inscrit dans la continuité de celle que j’ai eue au ministère de la culture.

Parlez-moi de votre action au ministère.

D’abord j’ai toujours été frappée de constater que dans un pays où l’on dispose d’innombrables lieux de cultures, théâtres, galeries, grâce notamment à Jack Lang, il y a encore un gros problème d’accès à la culture. J’ai d’abord travaillé dans les territoires, (c’est peut être ce qui m’a valu l’inimitié de certains milieux parisiens), à la question de l’éveil au sensible dès le plus jeune âge, sur l’accès facilité aux bibliothèques et aux médiathèques, qui sont vraiment des lieux qui permettent la culture. Nous avons beaucoup travaillé en concertation avec des jeunes des territoires sur le Pass culture, ce n’est pas un outil de consommation pour acheter sur Amazon, mais un outil de facilitation, ne serait-ce que par les informations locales qu’il propose. J’ai soutenu les DRAC, dans un rôle de facilitateur, de catalyseur et non de contrôleur. J’ai aussi pris en compte les refugiés, exposé au sein du ministère les premières oeuvres des artistes en exil. Etc.

Lorsque le président m’a proposé d’être ministre, j’ai eu très peu de temps pour me décider, mon cheval de bataille était plutôt l’écologie, et puis j’ai rencontré Nicolas Hulot à Matignon j’ai décidé de dire oui à cette responsabilité au service de la Culture.

A la soirée de clôture des rencontres d’Agir pour le vivant, de nombreuses femmes talentueuses étaient présentes : Laure Adler, Coline Serreau, Nancy Huston, Laeticia Dosh. Ce sont toutes des femmes portées par l’importance de l’écoute de l’autre. Dans son spectacle, Laeticia Dosh et son merveilleux compagnon de scène, son cheval, était l’incarnation même de la formule, « vivante parmi les vivants », avec un courage et une sensibilité exceptionnels.

On est vraiment dans une société où il y a un problème d’ouverture et de reconnaissance de la femme, on va toujours chercher la femme dans ses failles, quand on pense à ce qu’ont du subir les femmes politiques comme Edith Cresson par exemple. On va rarement chercher un homme politique sur sa tenue, moi un journaliste m’a même fait des réflexions sur mon brushing, ma mèche. Et en temps que personnage public on est soumis au politique bashing.

En ce qui concerne l’École du Domaine du Possible et l’édification des mezzanines dans notre local parisien d’Actes sud, toutes ces histoires sont retombées comme un soufflé. En 1996 nous avons édifié des mezzanines à l’intérieur de notre local parisien d’Actes sud, l’hôtel d’Aguesseau, comme dans beaucoup de ministères, il aurait fallu que nous demandions un « avis » et même pas une autorisation, aux monuments historiques pour ce bâtiment qui était inscrit mais pas classé. Nous avons tout démonté et vendu, cela nous a causé beaucoup de préjudice.

L’Ecole du Domaine du Possible, financée principalement par nous mêmes, Actes sud, et des dons d’autres mécènes, et dont le terrain et le bâtiment, ont été donnés par Jean Paul Capitani à un fonds de dotation, est un lieu où l’on expérimente une pédagogie du projet au plus près de la nature et des arts, actuelle, contemporaine. Nous ne nous rattachons à aucune idéologie du passé. Nous devons cultiver le rapport au vivant, lutter contre la misère culturelle par l’imaginaire et la sensibilité, envahir l’école avec les arts. J’ai vraiment porté la chose, nous sommes culture et nous vivons pour la culture.

« Le pessimisme de la lucidité nous oblige à l’optimisme de la détermination. »*

Propos affirmés avec beaucoup d’enthousiasme et de conviction rapportés par
Claire Denieul, le 28 octobre 2020

* Gramsci

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