MRZYK & MORICEAU, « NEVER SEND FLOWERS », AIR DE PARIS

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MRZYK & MORICEAU – ‘‘Never send Flowers’’- Air de Paris, Romainville – 10 avril – 22 mai 2022

Tout semble légèrement détraqué au moment de franchir le seuil de l’exposition à la galerie Air de Paris : difficile à décrire, ce sentiment d’altération du réel que l’on perçoit parfois à la vue de menus détails qui, additionnés les uns aux autres, dessinent un tableau d’ensemble divaguant.

Le titre de l’exposition, Never send flowers, dégage déjà un parfum étrange : comme il est toujours compliqué de baptiser les choses, Mrzyk & Moriceau ont trouvé l’idée maline de ponctionner méthodiquement les titres de romans de James Bond, cela tombe bien puisqu’il y en a plus de quatre-vingts, ils peuvent tranquillement voir venir. À noter que ces titres abordent des thèmes récurrents, classés par ordre d’importance de la manière qui suit : la mort, l’amour, les ennemis, les lieux traversés et enfin, quelques-uns semblent entrer dans la catégorie « peu compréhensibles ». N’envoyez jamais de fleurs en fait partie.

Jusqu’à ce qu’on apprenne que James Bond y piste un ancien acteur de théâtre louche, David Dragonpol, et découvre bientôt que la sœur de Dragonpol a un lien avec tous les meurtres de l’intrigue : elle cultive une variété de roses qui se retrouve aux funérailles de chaque victime.

Après cette mise en bouche au goût de fleurs et de macchabées, l’exposition de Mrzyk & Moriceau s’ouvre sur un ensemble de céramiques colorées, pratique récente pour le duo d’artistes. Un socle allongé suggère l’idée du catwalk : y défilent une poulaine du Moyen âge, une santiag sur laquelle poussent des champignons, une charentaise à double entrée, une claquette chaussette qui s’est trompée de pointure ou un mocassin façon nubuck. Mais aussi une patte de poulet ou une main humaine. Et il s’avère que ces divers fragments de corps, chaussures surmontées de chaussettes ou bottes, s’apparentent tous à des vases, ces récipients où l’on dispose délicatement les bouquets que l’on n’envoie jamais.

Dans cette première salle, d’autres objets en céramique prolongent l’esprit dérailleur propre à l’œuvre, inscrite dans un imaginaire dynamique, tout en glissements du côté de l’aléatoire et de l’inopiné, entre jeux d’analogie et jeux de déplacement. Les mégots s’invitent au bord des mugs, les vers de terre scrollent comme des fous sur les Iphones, une part de pizza fait origami-ami avec un avion de papier : la réalité concrète côtoie le merveilleux, l’identifiable ne se départit jamais du bizarre. On pense au Catalogue d’objets introuvables de Carelman : entre le gant chaussures pour antipodiste et les tenailles molles, ces céramiques pourraient parfaitement s’insérer. Pour compléter cette collection insolite, douze dessins explorent les thèmes de prédilection de Mrzyk & Moriceau : des cerveaux et des chiens, des fruits et primeurs décomplexés et des loisirs sexuels. Trois dessins de divagation, où s’entassent des motifs récurrents quoiqu’incongrus, montrent l’énergie proliférante de ces tracés spontanés, quand la main libérée des injonctions du cerveau exprime toutes ses pulsions figuratives. Enfin, une tempête d’yeux se déchaîne sur quatre plaques de verres superposés, combinant des phénomènes de transparences aux phénomènes d’occultation avec des points de focales et des percées dans la matière, un dispositif feuilleté inspiré des cellulos de dessins animés réalisés à l’ancienne.

Du catwalk au cosmos. Dans un second espace plongé dans l’obscurité, un dessin animé inédit est projeté en all over sur le mur du fond, pour un effet immersif maximal. Dans les bras de morphing raconte la jouissance dans la métamorphose incessante des lignes – métamorphose ou altération qui est au cœur de l’esthétique de Mrzyk & Moriceau : l’histoire d’un mouvement qui s’éprend de lui-même tout en emportant dans son orbite les vestiges rationnels d’un monde trop figé. Le phénomène hallucinatoire repose sur un principe de générateur de formes assez classique, avec une arrivée par vagues
successives linéaires, type jeux d’arcade. Même si l’influence n’est pas directe, l’approche graphique et chromatique rappelle certains poèmes optiques animés par Oskar Fischinger et Norman McLaren, ou encore les fantaisies psychédéliques de Vince Collins. Tout au long de cette chaîne d’événements déroutante, l’univers de Mrzyk et Moriceau se déploie en effets sériels : comme dans le désir, le dessin assouvit des fantasmes d’hybridation, où tout mute et s’interpénètre. Les objets, végétaux et animaux se voient dotés d’attributs humains, tandis que les corps humains se transfigurent à l’envi. Pas le temps de lambiner dans cette morphogénèse frénétique. L’échangisme arrive grand gagnant.

Éva Prouteau

Image: Mrzyk & Moriceau, Dans les bras de Morphing, 2022. Cartoon © Mrzyk & Moriceau

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