FESTIVAL D’AIX. UNE « FLÛTE ENCHANTÉE » SOMBRE ET COMPLEXE DANS LA MISE EN SCÈNE DE CLÉMENT COGITORE

FESTIVAL D’AIX 2026. « Die Zauberflöte (La Flûte enchantée) » – Opéra de Wolfgang Amadeus Mozart créé le 30 septembre 1791 à Vienne – Livret d’Emanuel Schikaneder – Direction musicale : Leonardo Garcia-Alarcon – Mise en scène : Clément Cogitore – Opéra donné les 2, 5, 7, 11, 13, 15, 17, 19 et 21 juillet à 21h30 au Théâtre de l’Archevêché.
Ce sont les deux dernières œuvres majeures de Mozart, composées peu de jours avant sa disparition, que propose cette année le Festival d’Aix-en-Provence, un festival qui ne se conçoit pas sans Mozart. Nous retrouvons ainsi avec bonheur le sublime Requiem de Romeo Castellucci créé lors de l’édition 2019 du Festival et une vision très personnelle de Clément Cogitore de « La Flûte enchantée ». Un opéra à multiples facettes et fondamentalement populaire qui se perçoit de différentes manières à tous les âges de la vie. Source d’émerveillement et de découverte pour les enfants, il révèle plus tard toute sa richesse, sa complexité et son humanité.
Contrairement à Simon McBurney qui nous en a donné une version lumineuse et humaniste lors du festival 2018, Clément Cogitore nous en propose une approche sombre et complexe. On est loin d’une vision manichéenne entre le Bien et le Mal. Ici les Lumières chères à Mozart sont pâlottes.
La scénographie est dépouillée et l’action est soutenue par des vidéos sur un écran central. Des vidéos qui évoquent le monde d’après-guerre des années cinquante-soixante, un monde à reconstruire. Les premières images nous montrent les ravages de la guerre, des enfants abandonnés qui cherchent à survivre au milieu des ruines. Puis vient la reconstruction, une reconstruction de la ville et de la Société. Les gratte-ciels, les immenses zones pavillonnaires sont la promesse d’une nouvelle vie, prospère, standardisée. On y voit des familles heureuses dans un bonheur individualiste, formaté. Cette évolution de la Société d’après-guerre, cette marche vers le progrès et vers un bonheur annoncé accompagne l’initiation de Tamino et Pamina qui semble consister à les intégrer au mieux dans ce nouveau monde.
Cette initiation est présentée ici comme le passage de l’enfance à l’âge adulte. Les deux rôles sont confiés à des enfants, puis à des adolescents qui occupent le devant de la scène, jusqu’à interpréter les récitatifs. Les parties chantées sont interprétées par les tenants du rôle en filigrane derrière un écran, ceux-ci reprenant naturellement leur place plus tard en qualité d’adultes initiés. Cette trajectoire initiatique est en fait une éducation destinée à l’intégration dans une société basée sur le silence et sur l’acceptation. Si Tamino aspire à l’amour, il aspire aussi à entrer dans le moule, à devenir sans doute un bon citoyen, à accéder à la Sagesse et la Vérité, tout au moins celles de Sarastro. Car le monde de Sarastro est un monde organisé, policé. Monostatos est à la tête d’un escadron de policiers. Des pompiers accompagnent l’épreuve du feu.
Dans cette société disciplinée où l’on doit se taire, Papageno apporte une touche d’humanité rafraîchissante. Sa vision du bonheur est tout autre. De la même manière la Reine de la Nuit apparait comme une mère aimante, entourée d’enfants. Les trois dames quant à elles errent dans l’obscurité munies de lanternes, sans doute à la recherche d’une vérité inaccessible. On l’aura compris, pour Clément Cogitore le Bien et le Mal naviguent en eaux troubles. La lumière présente des zones d’ombre et les ténèbres des espaces de clarté.
Doublé par un enfant et un adolescent avant de paraître au grand jour après son initiation, le personnage de Tamino est interprété par le ténor suisse Mauro Peter. Un Tamino amoureux mais solide dans ses convictions et dans son désir d’accéder à la Sagesse et à la Vérité – ou d’intégration au monde de Sarastro pourrait-on dire. C’est la soprano chinoise Ying Fang qui apporte sa voix limpide et sa délicatesse au personnage de Pamina. Doublée également par une enfant et une adolescente, elle incarne une Pamina sensible, amoureuse, humaine, pour qui l’objet de l’initiation est avant tout de conquérir le cœur de Tamino. Elle a également conquis le cœur du public si l’on en croit l’ovation qui lui a été réservée aux saluts.
La Reine de la Nuit, personnage mythique s’il en est, est interprétée par la soprano française Sabine Devieilhe. La voix est solide et les vocalises sont colorées, articulées. Relativement discrète, elle n’apparait pas en majesté comme on le voit souvent. C’est avant tout une mère aimante plus qu’une reine imbue de son pouvoir régnant sur les ténèbres.
La touche rebelle d’humanité et de fantaisie que l’on attendait est apportée par le baryton américain Sean Michael Plumb dans le rôle de Papageno. La voix est puissante et claire et ses talents d’acteur apportent un vent de fraîcheur dans le monde austère de Sarastro. Une fraîcheur partagée avec la jeune Papagena incarnée par la soprano canadienne Emma Fekete.
La basse britannique Brindley Sherratt apporte sa stature imposante et sa voix profonde au personnage de Sarastro. A la fois homme d’affaires et maître à penser, il affirme toute sa puissance et son autorité derrière son bureau de patron et ses téléphones. Aveugle, lunettes noires et canne blanche, il semble détenir une vérité et un sagesse intérieures chargées de mystère.
On retiendra également le Monostatos de Rodolphe Briand en chef zélé de la police, le Sprecher d’Edwin Grossley-Mercer à la voix impérieuse ainsi que les trois dames interprétées par Alix le Saux, Ashley Dixon et Adriana Bignagni Lesca.
Si la mise en scène surprend par sa dureté, parfois sa noirceur, on retrouve toute la finesse mozartienne sous la baguette de Leonardo Garcia-Alarcon à la tête de son orchestre Cappella Mediterranea. L’interprétation sur instruments anciens est lumineuse et restitue avec relief toute la richesse instrumentale de cette magnifique partition de Mozart.
Si les mélomanes de longue date ont pu voir La Flûte enchantée sous toutes ses coutures tant cette œuvre est souvent donnée et permet des approches différentes, il convient de reconnaître que Clément Cogitore en propose ici une interprétation originale, novatrice, voire iconoclaste. Une vision qui néglige l’aspect fantastique et poétique de l’œuvre mais qui sème le trouble, qui rebat les cartes. Une vision on ne peut plus contemporaine qui fait douter de ce que sont le Bien et le Mal, qui voudrait prendre en compte toute la complexité du monde.
Un spectacle bien accueilli par le public aixois sur le plan musical mais semble-t-il controversé dans sa mise en scène le soir de première. On peut regretter que l’équipe scénique ne se soit pas présentée au public par la suite.
Jean-Louis Blanc

Photos Jean-Louis Fernandez

























