FESTIVAL D’AVIGNON. « UN PROCÈS », LA VÉRITÉ FOUDROYANTE

80e FESTIVAL D’AVIGNON. UN PROCÈS – APRÈS L’ENNEMI DU PEUPLE – Christiane Jatahy et Wagner Moura – 11, 12, 14 au 17, 19 au 22 à 18h00 – 15 et 20 à 22h00 – durée 2h15 – Gymnase du Lycée Aubanel.

Déclaré « Ennemi du peuple ».

En 1882 «Un ennemi du peuple » de Henrik Ibsen sera joué pour la première fois. Une petite ville côtière norvégienne. Après la crise un nouvel essor économique dû aux thermes et donc au tourisme. Le docteur Thomas Stockmann découvre alors que les eaux sont gravement contaminées. Une tannerie locale en serait à l’origine. Alerter les citoyens devient pour lui une priorité. Il décide d’écrire dans la presse. Il propose des solutions coûteuse mais indispensables pour y remédier. Mais aux yeux d’une majorité, sa démarche semble mettre l’équilibre de la communauté en péril. Péril économique et péril politique. Son propre frère étant maire de la ville. Luttes d’intérêts. Thomas Stokmann ne cède en rien. Il est alors déclaré « ennemi du peuple ». Jugé paria. Exil.

Un procès – Après l’ennemi du peuple se veut être une suite. Plusieurs années plus tard. Alors la vérité est ici en jugement. Dans ce tribunal de théâtre où les parties vont s’affronter. Les frères se déchirer. Jusqu’au pugilat. Dans une scène sidérante. Et fracassante. Et ce moment suspendu d’une rare puissance dramatique.

Procès public. Ce sont onze personnes du public tirées au sort qui forment le jury. Populaire. Ils voteront. Décideront du sort final de Stockmann. 

Le dispositif et le procédé sont troublants de réalisme. Et la question de la vérité, au centre de tous les débats. Deux rangées de tables face à face. Un écran central où seront projetées des preuves ou des témoignages. Le jury au fond face public. Tout est scrupuleusement dessiné pour que les jeux d’une justice imaginée se déroulent dans une autre vérité. Celle de la fiction. Nous sommes au théâtre ne l’oublions pas. Et cela est dit. Christiane Jatahy trouble malicieusement les pistes pour assurer son propos. Comment finalement des formes fascistes utilisent les principes démocratiques pour annihiler la démocratie elle-même. Terriblement et tristement actuel. Le peuple serait-il alors son propre ennemi ? Dans le déroulé de ce procès – spectacle où sont les marges de l’improvisation ? Un travail d’écriture méticuleux et savamment orchestré. 

Preuves. Témoignages. Attaques personnelles. Relations intimes et familiales impudiquement dévoilées. Il y a quelque chose de terriblement âpre dans ce parcours de vérité. Pourtant La frontière entre réalité et fiction semble si ténue. 

Français, anglais, portugais se mêlent indistinctement au cours des plaidoyers, témoignages ou réponses aux questions écrites des jurés. 

Intérêts économiques supposés contre propos jugés disqualifiants. Menace sanitaire contre santé publique. Malversations contre intégrité. Expertises, contre-expertises. Preuves contre preuves. Le jeu se déroule. Implacable. Violent. Jusqu’à cette violence éclatée. Le propos est clair. Un peu redondant par instants qui alourdit un tant soit peu le rythme global du spectacle. Mais peut-être dans une autre réalité, ailleurs qu’au théâtre, faut-il dire et redire. Le peuple a parfois ses surdités. C’est ce que semble penser Thomas Stockmann passionné et colérique quand il se déclare seul capable de déterminer le bien du peuple. L’émotion emplit aussi ce procès. Un engagement de chaque instant. Solitude immense du seul contre tous. Dressé contre la corruption. Le pouvoir manipulateur. Le mensonge et l’outrance. Et pire un combat fratricide malgré eux. Frères ils sont. Et resteront. Malgré eux. 

Interprètes fascinants d’un procès qui ne l’est pas moins. Wagner Moura est un Thomas Stockmann d’une grande humanité. « L’humain  peut être terrible et extraordinaire. C’est tout. » Il est au combat permanent. Fort et fragile. Puissant et nostalgique. Ses colères et sa violence crient constamment leur sincérité. Bluffant. À ses côtés Petra. Sa fille. Julia Bernat. Splendide de sincérité filiale. Et le frère Peter. Danilo Grangheia. Fermé dans sa vérité populiste. Sobre. Précis. Et finalement presque monstrueux. 

Ennemi du peuple ? Huit à trois ce soir-là. Le score est-il écrit ? Après une séquence finale un peu mièvre la salle convaincue applaudit chaleureusement. Applaudit-elle aussi la « vérité » ? 

Arthur Lefebvre

Photo Caio Lírio

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