FESTIVAL D’AVIGNON. « SILENCE »: LUCIE ANTUNES & MATHILDE MONNIER PAS PRÈS DE SE TAIRE !

80e FESTIVAL D’AVIGNON. LUCIE ANTUNES & MATHILDE MONNIER – SILENCE – Carrière Boulbon – Du 5 au 8 juillet à 22h.
Lorsqu’on sait qu’on a un spectacle réservé à la Carrière Boulbon, c’est une excitation qui s’installe en nous… Mythique avec le Mahabharata de Peter Brook, étrange avec Le jardin des délices de Philippe Quesne, tragique avec Ecube pas Ecube de Tiago Rodrigues, décevant avec le Brel d’Anne Teresa De Keersmaeker… et le chemin pour s’y rendre convient parfaitement à cette expérience sensorielle qui nous attend avec Silence, la nouvelle création de Lucie Antunes et Mathilde Monnier. Cheminer dans ces collines, presque comme des héros nietzschéens, à la recherche ou dans l’attente d’une émotion… et, de ce fait, on n’a pas été déçus !
Une fois le périple accompli, la poussière du chemin soulevée, les saluts aux pompiers et vigiles bien présents, bien visibles, assurés, on entre dans le carré de l’espace de la Carrière Boulbon. Au centre, la scène : un immense rond gris entouré de noir, et les instruments, insolents, tous au centre… Les gradins en tri-frontal, le calcaire au lointain.
Contrairement aux autres projets présentés dans ce même lieu, les metteuses en scène de Silence n’ont pas fait un « son et lumière » sur cette immense étendue friable. Tout est concentré sur le plateau. Rien ne viendra nous distraire. On est focalisé sur l’action de la scène.
Les sept danseurs et les trois musiciens entrent ensemble et prennent possession des instruments : batterie, vibraphone, piano, modulaires, synthés… au point qu’on attend l’arrivée des danseurs, pensant que tout ce petit monde est nécessaire à la pièce musicale. Et c’est là que le projet devient passionnant. Outre les trois musiciens, dont Lucie Antunes, les autres sont des interprètes hybrides : danseurs, chanteurs, musiciens, envoûtés par leur danse. Ils vont, par des actions tout autour de cette scène parfaitement circulaire, telle un disque vinyle, nous transporter au-delà du silence… Car finalement, ce silence, invoqué par des chants au début, à travers des voix polyphoniques, puis finalement monodiques n’existe pas dans cette pièce, c’est un leurre, un mythe comme l’est cette idée même du silence dans ce monde saturé de bruits.
Les danseurs quittent souvent l’habitacle du rond central des instruments pour se lancer à corps perdu dans une danse vivante, énergique, portée par la musique diffusée en direct sur scène. Le bras résonne et comme activer les baguettes de la batterie, qui semblent tantôt suivre, tantôt impulser le mouvement… Certains psalmodient en récitant le livret de Laura Vázquez, « Le centuple du réel »… d’autre courent sans lâcher prise… Le tourbillon est total. Pas de repos.
On assiste bien à une forme de transe, et ce rond proposé comme espace n’est pas sans rappeler celui que forment les danseurs soufis dans ce cercle qu’ils dessinent avec leur danse. Il était question d’états modifiés, et on est au cœur du sujet, subjugués par la trace de cette danse dans notre regard. La musique, très présente, trace un souvenir, et la puissance du son électronique vient frapper les hautes parois rocheuses de la Carrière Boulbon, qui restent sans voix, sans issue devant cette démonstration de force et de beauté.
Riche idée que ces deux artistes se soient associées pour ce « concert chorégraphié », qui m’a rappelé le célèbre Ocean de Merce Cunningham sur les musiques d’Andrew Culver et David Tudor : déjà un déploiement de la danse en cercle avec une musique diffusée, certes, mais présente et structurante. Un voyage au cœur de sensations réveillées par ces deux artistes… qui ne sont pas près de se taire !
Emmanuel Serafini

Photos C. Raynaud De Lage / Festival d’Avignon

























