FESTIVAL D’AVIGNON. « MALDOROR », LE MONDE SELON GOSSELIN

FESTIVAL D’AVIGNON 2026. « Maldoror » – d’après Lautréamont et Roberto Bolaño – Adaptation et mise en scène : Julien Gosselin – Du 4 au 12 juillet (relâche le 7) – Cour d’honneur du Palais des Papes 22h. – Durée 5h30 avec « pauses ».
Il est 3h30 du matin. C’est le moment des saluts et des applaudissements et l’on est un peu sonné par ce spectacle-fleuve censé nous plonger dans le monde du mal au travers des écrits de Roberto Bolaño et Lautréamont. Ehn fait on est plutôt immergé dans le monde de Julien Gosselin car, sans surprise, Gosselin fait du Gosselin. Un style inimitable mais poussé cette fois à l’extrême, fondé sur des vidéos dans lesquelles l’acteur physique s’efface au profit de l’image. Mais quelles images ! Des images pénétrantes et intimes qui amplifient les émotions et le jeu de cette magnifique troupe d’acteurs. Des images soutenues par une musique techno puissante, envahissante, souvent violente, avec ses basses fréquences outrancières qui font vibrer le corps tout entier. Si certains metteurs en scène se sont parfois noyés dans l’immensité de la scène de la Cour d’Honneur, ce n’est pas le cas de Julien Gosselin qui semble prendre tout le Palais à bras-le-corps avec un dispositif scénique judicieux qui préserve les lieux d’intimité. Un dispositif fondé également, et c’est là la patte de Julien Gosselin, sur un immense écran qui surmonte la scène et sur des écrans mobiles qui mettent en valeur le jeu des acteurs qui restent souvent dans l’ombre.
Le ton est donné en début de spectacle par un acteur équipé en spéléologue qui descend et disparait dans un puits qui parait sans fond. Un puits médiéval chargé de secrets et de mystères, comme une porte d’entrée dans ce monde du mal que nous annonce un texte introductif de Lautréamont qui nous met en garde.
L’empreinte du nazisme dans la littérature sud-américaine
La première partie est fondée sur un ouvrage de Roberto Bolaño « La littérature nazie en Amérique ». On redécouvre avec horreur, par le biais de monologues ou d’interviews dans toutes les langues, de quelle manière le nazisme et le fascisme ont proliféré dans leurs pires dérives en Amérique latine après la seconde guerre mondiale et ont pu enfanter de terribles dictatures, à commencer par le coup d’état de Pinochet en 1973 au Chili, le pays natal de Roberto Bolano.
Après cette première partie, glaçante par sa perversité, dix minutes de pause sont proposées. Une pause qui n’a de pause que le nom puisqu’une musique techno violente, envoûtante, maintient la tension. L’émotion ne retombe pas. Le public est invité à rejoindre un bar sur la scène et déambule au milieu des décors. Puis le spectacle semble reprendre. La deuxième partie du spectacle inspirée de l’ouvrage « Etoile distante » de Roberto Bolano nous offre dans une succession de saynètes une galerie de personnages fictifs. Les mots sont forts. La tension est constante. Une grande partie du public reste sur scène, boit un verre ou entoure les acteurs qui jouent quelque part dans un coin de scène qu’on ne voit pas toujours depuis les gradins. Où sont-ils ? Peu importe, la caméra les traque et des écrans disposés un peu partout restituent une troublante intimité.
Gosselin fait du Gosselin
Après cet étrange moment de convivialité sur scène, un principe cher à Julien Gosselin, dix minutes de pause permettent cette fois de souffler un peu. Le public reprend alors sa place et la troisième partie intitulée « Les chants de Roberto », nous fait revivre la fin de vie de Roberto Bolaño dans sa maison de Blanes près de Barcelone, interrogé par des journalistes et diminué par la maladie. On retrouve une certaine sérénité mais l’émotion est vive. L’enterrement de Roberto Bolaño nous révèle ses passions poétiques pour Rimbaud, Baudelaire, Mallarmé au travers d’un superbe monologue, une déclaration poétique passionnée, intense, exaltée et de réflexions sur des poèmes de Baudelaire – « Le voyage » – et de Mallarmé – « Brise marine ».
Julien Gosselin, un brin mégalomane, marque la Cour d’Honneur de son empreinte dans un défoulement qui paraît sans limite. Malgré un certain agacement lié à des longueurs, des passages confus et une sonorisation agressive on reste fasciné, sidéré. Julien Gosselin agit un peu comme un impressionniste et nous livre son message par petites touches. Le texte foisonnant et les déclarations et témoignages innombrables se brouillent un peu dans notre esprit mais laissent une impression forte après cette plongée au cœur du mal. Un mal qui paraît ne pas avoir de limite, pernicieux et rampant, mettant à profit tout le génie humain pour trouver toujours plus de créativité dans la perversité. On reste impacté en particulier par cette évocation glaçante du nazisme en Amérique latine et par tous les drames qu’il a engendré. Un spectacle marquant qui ne peut laisser indifférent, qui restera dans les mémoires, un opus qui porte à son paroxysme le « style Gosselin » mais qui repose en grande partie sur une formidable troupe d’acteurs.
Jean-Louis Blanc, vu le 5 juillet 2026.

Photos C. Raynaud De Lage / Festival d’Avignon

























