FESTIVAL D’AVIGNON. « LE DEUIL SIED À ÉLECTRE », UNE BRILLANTE CÉLÉBRATION DU MYTHE

80e FESTIVAL D’AVIGNON. LE DEUIL SIED À ÉLECTRE  – GWENAËL MORIN – d’après Eugène O’NEILL – Du 7 au 23 juillet à 22h00 – durée 3h30 – Jardin de la Rue de Mons – Maison Jean Vilar.

« Mourning becomes Électra ». Titre en anglais de la pièce d’Eugène O’Neill. Auteur américain choisi par Gwenaël Morin pour clore son aventure avignonnaise « Démonter les remparts pour finir le pont » débutée en 2020 avec la figure d’Andromaque. 

Mourning, le deuil. Morning, le matin. Proximité des sonorités. Entre les deux un long et douloureux chemin. Cheminement. Celui d’Électre. Et de ses proches. Oreste. Clytemnestre. Agamemnon. Ici, celui de la famille Mannon. Lavinia, Orin, Christine, Ezra. Le mythe des Atrides. Électre déclinée par Eschile, Sophocle et Euripide. Du meurtre d’Agamemnon à la vengeance d’Oreste. Du terrible meurtre du père, Ezra à la vengeance de son fils. Au cœur d’une famille américaine dans les années 1865/66. Années de la guerre de Sécession et de l’abolition de l’esclavage. La tragédie transposée par O’Neill s’inscrit elle aussi au cœur du mythe. Le conflit, les conflits sont réunis en une trilogie. Homecoming / Le retour. The Hunted / Les Pourchassés. The Huantes / Les Hantés. Trois pièces distinctes mais inséparables. 

Conflits. D’une famille borderline inéluctablement inscrite dans la tragédie dont elle ne pourra échapper. Fatum. Conflits aux combinaisons multiples. Cris et chuchotements. Déchirés. Arrachés d’eux-mêmes. Par la férocité de leurs mots. Toute la violence de leur discours. Partir. Revenir. Et souffrir. Beaucoup. Je t’aime. Je te hais. Conflits parce que O’Neill est fasciné par Freud et la psychanalyse. Et qu’il confère à chacun de ses personnages les éléments de psychologie propres à les déterminer possiblement. Dans le chaos familial qui est le leur. « Cette façon d’écrire la psychologie des personnages me passionne » avoue Gwenaël Morin. Qui ajoute « J’aime la manière d’O’Neill d’écrire les rapports conflictuels entre les personnages. »

Prenant parfois de fausses allures d’un passionnant polar universel, le deuil d’Électre se construit pas à pas. Cri après pleur. Soupir après silence. Éclat après sursaut. Dans le sombre de la nuit. Et la lumière des phares. 

S’affronter avec les mots. Mais aussi avec les corps. Morin dessine pour ses interprètes une véritable géographie de plateau. Ici de jardin. Puisque nous sommes dans ce grand jardin de la Maison Jean Vilar. Lieu magnifique pour suggérer ce sud américain étouffant de mal être. 

Une géographie où les solitudes sont immenses. Où les face à face sont tendus. Comme des cieux d’orage en suspension.

Juste quelques chaises et tables de plastique blanc. Bonne à jeter de dépit. Ou de rage. Deux ou trois accessoires déterminants. Un portrait du père. Un journal. Un presque rien d’une grande richesse. L’image de marque de Gwenaël Morin. 

Alors les mots. Les voix. Crues. Hésitantes. Éraillées. Déraillées. Des chuchotements épuisés de combattre. De tricher. De simuler. Des voix du dégoût et de la violence. Cheveux noués dénoués. Un dépouillement quasi absolu. Formalisme presque abstrait. Words. Words. Words. Les mots comme musique. Et parfois la tragédie qui offre un espace presque clownesque. Des accents quasi burlesques pour tracer un chemin vers d’autres formes de cruauté. Plus radicales. Au long du chemin le chœur. Pareil au chœur antique. Témoin du drame en cours. Celui qui suit les destinées. O’Neill est à l’image de Beckett. Il multiplie les didascalies. Elles sont lues ici par cet intendant parfois facétieux qui suit le texte mot à mot. Attentif à ce sud où tout devrait se dérouler selon la volonté des dieux. 

Le deuil final d’Électre sera-t-il un apaisement ? Un pardon ? Une renaissance ? Un autre matin. Quand il convient de jeter les fleurs et de clouer les volets. 

Pour nous offrir ce spectacle si sobre, si riche, si beau dans sa nuit, six interprètes de haut vol. Aussi talentueux les unes que les autres. D’une folle générosité. Et d’un talent fou. Virginie Colemyn, la mère. Grégoire Monsaingron, le père, le fils, l’amant. Barbara Jung la fille. Julian Eggerickx l’intendant. Et Fabien-Aïssa Busetta et Kady Duffy. Tous unis à Gwenaël Morin. Comme à un chef de troupe et rappelant les fondements du théâtre populaire. Celui de Vilar. 

Arthur Lefebvre

Photo C. Raynaud De Lage / Festival d’Avignon

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