FESTIVAL D’AVIGNON. « THE HISTORY OF KOREAN WESTERN THEATRE », UN PASSIONNANT ORIGAMI DU SOUVENIR

80e FESTIVAL D’AVIGNON. THE HISTORY OF KOREAN WESTERN THEATRE – Jaha Koo – Gymnase du Lycée Mistral Avignon – Du 5 au 8 juillet 2026.
Écran blanc. Plateau blanc. Qui se fondent parfois sous les images. Jaha Koo est là dès l’entrée. Occupé à fignoler l’origami d’un crapaud. Bleu électrique. Ori-plier. Gami-papier. Vieille tradition préservée. Et puis il y a le Cuckoo. Cuiseur à riz. Fidèle compagnon des performances. Qui parle et scintille de tous ses leds.
Jaha Koo performeur, musicien et vidéaste qui vit maintenant en Europe propose ici l’un des volets de la trilogie Hamartia titre emprunté à Aristote. Dans la tragédie grecque il s’agit du défaut d’un personnage qui précipite sa chute. Et le défaut pourrait être ici l’invisibilisation de toute une tradition. Ayant perverti la notion de théâtre coréen. Le triptyque regroupe également Lolling and Rolling et Cuckoo. « L’une des lignes de force de cette trilogie est de mesurer le poids tragique du passé sur le présent, de remonter le fil des événements pour saisir l’origine de la situation actuelle » précise-t-il.
Mais pas de didactisme pour autant dans ce spectacle vif et coloré. Percutant et d’une incroyable netteté sophistiquée. Les images affluent et emplissent souvent tout l’espace. Corée bouillonnante. La musique donne le tempo. Images superbes d’archives ou de nature. Retravaillées. Sablées et indistinctes. Parfois syncopées comme de flashes furtifs. Projetées comme une chorégraphie. Histoire du théâtre coréen. Cuckoo se fait alors un plaisir de rappeler avec humour qu’il ne s’agit ni d’un cours ni d’un documentaire. L’intime rejoint toujours le collectif. Et c’est la force du propos et du travail de Koo. Quelle est donc l’authenticité du théâtre coréen quand « il semble tant s’accommoder de la culture occidentale » ? Shakespeare, Miller, Molière ou Sophocle emplissent toujours l’espace. Alors qu’est-ce que le théâtre ? Ce «quelque chose de spécial » issu du colonialisme japonais.
En dialoguant avec son Cuckoo toujours prompt à poser une judicieuse ou malicieuse question (c’est selon) il affine le propos. Et nous livre de nouveaux flots d’images. Le théâtre coréen d’aujourd’hui serait donc né quelques deux ans avant l’invasion japonaise. Il y a plus d’un siècle. Et tout l’enjeu serait de se libérer des canons occidentaux véhiculés par les Japonais. Il conviendrait d’inverser le passé pour vivre le présent. Koo retisse alors des liens passés-présent par ses propres souvenirs. La grand-mère. Ses bribes d’enfance. Relation si tendre et si complice. Sa maladie d’Alzheimer. La voix sur les cassettes. Le crapaud. Et ces arbres qui bruissent sur l’écran. L’importance de la notion de souvenir. Tragique question. Que faire si vous n’avez plus de passé ? Le théâtre traditionnel oublié pourrait reprendre vie. Le visage vert et rouge effrayant de Bibisae dévore l’espace. Mi dragon mi oiseau il est une grande figure populaire. Grand mangeur de tout et même des souvenirs. Il pose alors une question presque essentielle : manger ou être mangé. Et « digérer les ennemis sacrés ».
Alors les longs tissus blancs que Jaha Koo s’affaire à nouer puis dénouer vont libérer les ressentiments et la douleur des morts. Symbolique d’une possible libération. Quand tous ces souvenirs personnels rejoignent le passé collectif pour former pourquoi pas le fondement d’un mouvement de vie. L’essence du théâtre.
Arthur Lefebvre

Photos C. Raynaud De Lage / Festival d’Avignon

























