FESTIVAL D’AVIGNON. « SALMA, MON AMOUR », TOUS LES BOULEVERSEMENTS DU MONDE DANS L’INTIME D’UNE BOURGEOISIE CAIROTE

« Salma, mon Amour » – Texte et mise en scène : Ahmed El Attar – L’Autre Scène du Grand Avignon Vedène – du 5 au 8 juillet 2026 – durée 1h15.
Invité pour la troisième fois au Festival d’Avignon, après The Last Supper (2015) et Mama (2018), Ahmed El Attar poursuit une œuvre profondément ancrée dans la société égyptienne contemporaine. Figure majeure du théâtre indépendant au Caire, fondateur du Studio Emad Eddin et du Downtown Contemporary Arts Festival (D-CAF), il explore les rapports familiaux, les héritages culturels et les tensions politiques à travers des personnages dont les destins individuels deviennent le miroir d’un pays en pleine mutation. Ahmed El Attar ne cherche pas à livrer une lecture politique du conflit. Les faits sont déjà largement relayés par les médias. Son théâtre s’attache plutôt à ce que l’actualité montre rarement : la manière dont les bouleversements du monde viennent transformer les liens familiaux, les convictions et les choix individuels.
Un mois avant le 7 octobre 2023, une riche famille cairote mène une existence confortable dans une vaste demeure où une domestique et un garde du corps veillent au bon fonctionnement du quotidien. Dès l’ouverture, le spectateur est plongé dans cet intérieur cossu dont le mobilier contemporain aux lignes généreuses reflète immédiatement le statut social de ses occupants. Une forêt de hauts poteaux noirs structure le plateau et oblige les comédiens à contourner sans cesse les obstacles pour rejoindre les différents espaces de jeu. Ce labyrinthe scénique, imaginé par Ahmed El Attar comme le reflet d’existences dont il est difficile de s’extraire, accompagne les trajectoires de cette famille dont l’équilibre repose sur le confort matériel, les apparences et des rôles soigneusement établis. Les transitions, rythmées par un tic-tac de métronome, accompagnent les changements de costumes et matérialisent le passage du temps. Les années défilent, les certitudes vacillent et les fractures, jusque-là silencieuses, apparaissent progressivement au grand jour. Une création lumière aux tonalités chaudes, projetée sur trois grands pans de rideaux noirs, accompagne ces différentes temporalités et devient un véritable langage scénique. C’est au cœur de ce huis clos familial que gravitent Mahmoud, patriarche influent, son épouse, leur fils Karim, qui prépare son mariage avec une Américaine, union destinée à sceller un partenariat économique entre les deux familles, et leur fille Salma, chacun révélant peu à peu une manière singulière d’affronter les bouleversements du monde.
Les premiers instants peuvent surprendre par une certaine retenue dans le jeu des comédiens. Les émotions semblent volontairement contenues, comme si chacun veillait à préserver les apparences. Puis, au fil du récit, une véritable cohésion de troupe s’impose. Les interprètes gagnent progressivement en intensité sans jamais céder à l’excès, laissant affleurer les tensions familiales derrière une maîtrise constante des affects. Cette économie d’émotion donne d’autant plus de force aux rares moments où les failles apparaissent. Salma ne cherche pas seulement une vérité politique ; elle cherche aussi sa place dans une famille où l’amour semble souvent s’exprimer par le contrôle ou le confort matériel plutôt que par une réelle disponibilité.
C’est là que réside la force de la pièce, face au conflit chacun révèle sa propre manière de composer avec la réalité. Les intérêts économiques, le confort social, les rapports de pouvoir ou l’éveil d’une conscience politique coexistent sans qu’aucun discours ne vienne imposer une lecture unique. Le mariage de Karim avec une Américaine, pensé autant comme une union familiale que comme une alliance commerciale entre deux puissantes familles, illustre cette imbrication permanente entre intérêts privés et enjeux géopolitiques. Pendant que Salma supplie ses parents de ne plus rester spectateurs, sa parole se heurte à l’indifférence, aux ambitions économiques et aux injonctions familiales. Parce qu’elle ose regarder ce que les autres préfèrent tenir à distance, elle devient peu à peu une étrangère au sein même de sa propre famille.
Avec Salma, mon Amour, Ahmed El Attar confirme une nouvelle fois sa capacité à faire de l’intime un formidable révélateur des bouleversements du monde. Sans jamais montrer la guerre, il en révèle les répercussions les plus profondes : celles qui traversent les familles, fissurent les certitudes et interrogent les choix de chacun. Une pièce qui rappelle que les conflits ne se jouent pas uniquement sur les champs de bataille, mais aussi dans les silences, les renoncements et les compromissions du quotidien.
Béatrice Stopin

Photos Mostafa Abdelaty / C. Raynaud De Lage

























