FESTIVAL D’AVIGNON. « HARIBO KIMCHI », LE GOÛT DU MONDE

FESTIVAL D’AVIGNON 2026. « Haribo Kimchi » – Le goût du monde – Conception, texte, mise en scène, musique, son et vidéo Jaha Koo – Du 11 au 15 Juillet à 18h00 au Gymnase du Lycée Mistral.

Il suffit parfois d’un repas ou d’un bol de soupe pour raconter une vie. Une vraie repas. Préparé devant nous, dont les parfums se répandent lentement dans la salle jusqu’à devenir une partie du spectacle. C’est sur cette idée d’une simplicité que Jaha Koo construit Haribo Kimchi, accueilli cette année au Festival d’Avignon, après avoir déjà rencontré le public parisien. Et il fallait sans doute toute la délicatesse de cet auteur, metteur en scène, compositeur et interprète sud-coréen pour faire d’un repas quasimement partagé une belle et délicate réflexion sur l’exil, les racines et cette question qui traverse tant de vies : où est réellement notre maison ? 

Lorsque le public découvre le plateau, il n’entre pas dans un décor de théâtre mais dans une pojangmacha, ces petites échoppes de rue qui jalonnent les nuits coréennes. On y vient autant pour manger que pour bavarder, retrouver des amis ou oublier la fatigue de la journée. C’est là que Jaha Koo choisit de nous recevoir. Très vite, deux spectatrices sont invitées par l’artiste à quitter leur fauteuil pour s’installer à sa table tandis qu’il prépare le repas qui accompagnera son récit. Le geste est simple, presque banal. Pourtant, dès cet instant, le rapport entre la scène et la salle change profondément. Nous ne sommes plus seulement conviés à regarder un spectacle ; nous sommes invités chez quelqu’un qui nous conte son intimité.

Et quel hôte. Sans jamais se placer au centre de son propre récit, presque toujours avec ce pas de coté, Jaha Koo ouvre avec une infinie pudeur les portes de son histoire. Il évoque son enfance, sa famille, son départ de Corée, son arrivée en Europe et cette étrange sensation d’habiter plusieurs pays sans appartenir totalement à aucun. Il ne parle jamais de déracinement avec gravité. Il préfère les souvenirs aux grandes déclarations, les détails aux démonstrations. Un goût, une odeur, une chanson suffisent parfois à faire surgir tout un pan de mémoire.

Cette retenue est sans doute ce qui touche le plus. Là où beaucoup transformeraient leur parcours en manifeste, Jaha Koo choisit le murmure. Son spectacle avance comme une conversation entre amis. Il ne cherche ni à convaincre ni à émouvoir à tout prix. Il laisse simplement le temps faire son œuvre. Et c’est précisément parce qu’il refuse toute emphase que l’émotion surgit.

Le titre du spectacle résume à lui seul toute cette démarche. D’un côté, le kimchi, ce chou fermenté omniprésent dans la cuisine coréenne, dont chaque famille possède sa recette et qui accompagne toute une vie. Plus qu’un plat, il représente une mémoire, un héritage, un lien presque charnel avec son pays d’origine. De l’autre, Haribo, ces bonbons colorés que l’on retrouve partout en Europe, symbole d’une culture populaire mondialisée, joyeuse, légère, presque insouciante. Deux univers qui pourraient s’ignorer. Deux cultures qui, chez Jaha Koo, cessent enfin de s’opposer pour apprendre à vivre ensemble.

Voilà sans doute la plus belle idée de Haribo Kimchi. L’identité n’est plus à la fin du spectacle présentée comme un choix entre deux mondes. Elle devient un assemblage, un patient tissage où rien ne disparaît. On n’abandonne pas une culture pour en adopter une autre. On les laisse dialoguer jusqu’à ce qu’elles fabriquent quelque chose d’unique.

Cette idée traverse tout le spectacle grâce à une utilisation délicieuse de la culture populaire coréenne. Les références surgissent avec une fraîcheur presque enfantine, comme cet escargot chantant ou cette anguille robot traverssant le décor. Elles ne cherchent jamais l’effet de nostalgie mais ressemblent plutôt à ces objets que l’on conserve sans savoir pourquoi au fond d’un tiroir et qui, des années plus tard, suffisent à faire renaître tout un pays. Cette manière de convoquer l’enfance sans jamais tomber dans le sentimentalisme donne au spectacle une douceur rare et la scénographie suit le même chemin. Rien n’est spectaculaire. Rien ne cherche à impressionner. Chaque objet paraît simplement avoir trouvé sa place. La cuisine devient décor, les casseroles deviennent accessoires, les gestes du quotidien deviennent une véritable écriture théâtrale.

Lorsque les applaudissements s’éteignent, le spectacle refuse de se refermer. À la sortie de la salle, Jaha Koo invite en silence les spectateurs à prolonger ce qu’ils viennent de vivre autour d’une dégustation. Une galette est offerte à chacun, accompagnée d’une délicieuse soupe glacée dont la fraîcheur fait presque figure de bénédiction sous l’écrasante chaleur avignonnaise.

Ce moment pourrait n’être qu’une sympathique attention envers le public. Il est en réalité le dernier chapitre du spectacle. En partageant sa cuisine, Jaha Koo prolonge son geste artistique. Les conversations naissent spontanément en spectateurs alors que certains échangent simplement un sourire complice. D’autres parlent de leurs impressions tout en dégustant ce qu’ils viennent de voir prendre forme dans leurs assiettes. Le théâtre est sorti de la salle. Il continue ailleurs, dans les regards, dans les saveurs, dans ce temps suspendu où des inconnus deviennent, l’espace de quelques minutes, les convives d’une même table.

Et c’est peut-être là que réside la véritable réussite de Haribo Kimchi. On croit assister à un spectacle sur l’immigration et l’on découvre finalement une œuvre sur l’hospitalité et la générosité. Une œuvre qui nous rappelle que nous sommes moins définis par le lieu où nous sommes nés que par les personnes que nous rencontrons, les cultures que nous accueillons et les histoires que nous acceptons d’écouter, dans la bienveillance réciproque.

À une époque où l’identité est trop souvent brandie comme une frontière, Jaha Koo en propose une vision infiniment plus belle. Une identité qui ne se ferme pas, mais qui s’enrichit. Qui ne choisit pas entre un bonbon Haribo et le kimchi, entre l’ici et l’ailleurs, mais qui accepte de faire cohabiter les deux avec une désarmante évidence.

On ressort de Haribo Kimchi le cœur plus léger et l’esprit un peu plus ouvert. Et longtemps après avoir quitté le théâtre, il reste en bouche le goût d’une soupe, d’un souvenir et d’une certitude : les plus belles œuvres sont parfois celles qui nous invitent simplement à prendre place autour d’une table.

Pierre Salles

Photos C. Raynaud De Lage / Festival d’Avignon

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