FESTIVAL D’AVIGNON. « CHE DOLORE TERRIBILE È L’AMORE », LA CRUAUTÉ D’UNE GUERRE OUBLIÉE TOUT EN SUBTILITÉ NARRATIVE

FESTIVAL D’AVIGNON 2026. « Che dolore terribile è l’amore » – D’après « Impossibles adieux » de Han Kang – Dramaturgie et mise en scène : Daria Deflorian – Cloître des Carmes du 13 au 17 juillet – Spectacle en italien – Durée : 1h30.

Sur le plateau nu du cloître des Carmes un grand rectangle blanc, de grosses poutres calcinées, une cage d’oiseau dans la pénombre des arcades. Une jeune femme songeuse déambule puis dispose ces poutres selon une logique qui n’appartient qu’à elle. Sans doute une recherche d’ordre dans le désordre qui n’aboutit finalement qu’à un autre désordre.

Intervient alors une femme plus âgée, Gyeongha interprétée par Daria Deflorian, qui pense à rédiger son testament mais qui reçoit un message urgent de son amie Inseon vivant sur l’île de Jeju. Inseon, devenue menuisière, est hospitalisée après s’être sectionné deux doigts. Elle demande à son amie de rejoindre d’urgence son domicile pour nourrir et sauver son oiseau en cage qui risque de mourir. Gyeongha prend le premier vol pour rejoindre l’île de Jeju, brave une tempête de neige et atteint enfin le domicile d’Inseon. L’oiseau est mort, l’atmosphère est étrange, les lieux semblent chargés de mémoire. Survient alors une étonnante rencontre, Inseon est là, ses doigts sont intacts.

Dès lors le réalisme perd pied. On nage entre la réalité, le rêve, les souvenirs. Les deux amies se retrouvent, peut-être par la pensée. On évoque pudiquement, progressivement cet horrible massacre de Jeju au cours duquel 30 000 personnes furent assassinées au cours de la guerre de Corée pour lutter contre un communisme naissant. Au travers d’un langage pudique, intériorisé, les pires horreurs sont évoquées : les cadavres jetés à la mer, les fosses communes, l’interdiction faite aux vivants de rechercher leurs morts.

La mère d’Inseon qui a perdu la raison a rassemblé des documents, témoignages de l’horreur. Elle erre comme un spectre sur la scène et tente d’exprimer l’indicible. Les atroces détails du massacre apparaissent par petites touches, parfois avec pudeur, parfois comme un coup de fouet. Les deux amies évoquent leur projet inspiré d’un rêve de Gyeongha, ériger 99 poteaux dans le champ enneigé proche de la maison. Un projet artistique pour évoquer la parole des disparus. Un projet qui ne verra pas le jour, qui ne pourra pas voir le jour tant les douleurs sont intériorisées, peinent à s’exprimer.

Ce qui commence par un fait anodin, la survie de l’oiseau si importante pour Inseon, se poursuit par l’immersion dans un monde onirique. Un monde dans lequel la mémoire si longtemps refoulée tente d’émerger.

La mise en scène de Daria Deflorian est basée sur la narration. Le jeu de scène est sobre, la voix est douce et monocorde, volontairement neutre. L’émotion est intériorisée mais palpable, se ressent au travers des mots. Des mots souvent pudiques, suggérant l’horreur plus que la décrivant.

Daria Deflorian nous offre un spectacle chargé d’émotion qui rend hommage aux disparus et qui exhume une mémoire trop longtemps refoulée au travers de ce texte poignant de Han Kang. Une émotion peut-être trop contenue, un narratif trop linéaire. Même si le texte est tout en retenue, on aurait aimé plus de théâtralité.

Jean-Louis Blanc

Photo C. Raynaud De Lage / Festival d’Avignon

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