PROSPETTIVA TORINO : ARE YOU A STRANGER IN YOUR OWN COUNTRY ?

ARE YOU A STRANGER IN YOUR OWN COUNTRY ? Retour sur le Festival PROSPETTIVA de Turin

GIULIETTA ROMEO, Envoyée Spéciale à Turin.

 

La troisième édition du Festival Prospettiva est encore une fois un pari réussi pour Mario Martone -Directeur de la Fondation Teatro Stabile di Turin- et Fabrizio Arcuri -son Directeur Artistique-. Ils persistent dans le désir de ne pas caractériser ce -nécessaire- rendez-vous artistique par un ordre numérique consécutif [1]. Cette fois-ci Prospettiva donc ne pouvait que porter le numéro 150, parallèlement aux célébrations du 150ème anniversaire de l’Unité d’Italie.

La thématique, contrastante, est celle des « étrangers dans la patrie ». Thématique miroir d’un état d’âme malheureux qui règne -hélas! !- aujourd’hui dans Le Bel Paese :

 «(…)STRANIERI NELLA PROPRIA NAZIONE MA ANCORA PATRIOTI, STRANIERI NELLA PROPRIA SOCIETA’, STRANIERI PERCHÉ ESCLUSI O MARGINALI RISPETTO ALLE SCELTE DEL PRORPIO PAESE, STRANIERI PERCHÉ IN DISSENSO CON IL FUTURO DELLA PROPRIA PATRIA. SI TRATTA DI SFUMATURE, MA OGNUNA DI ESSE E’ FRUTTO DI UN INEVITABILE PROCESSO DI GESTIONE : UNA NAZIONE CHE NON RIESCE PIU’ A TENERE I PROPRI MENBRI IN GIOCO SI SFORZA DI MANTENERLI ALLEGRAMENTE OCCUPATI, E SOPRATTUTTO UBBEDIENTI. COLORO CHE RESTANO FUORI DA QUESTA DINAMICA DIVENTANO STRANIERI. SEMBREREBBE UN NATURALE PROCESSO DI SCARTO, MA DILATANDO LA PROPRIA PROSPETTIVA SU SCALA STORICA CI SI ACCORGE FACILMENTE CHE SPESSO E VOLENTIERI “GLI STRANIERI IN PATRIA” (CARBONARI, MINORANZE GHETTIZZATE, RIVOLUZIONARI, OPPOSITORI DEL SISTEMA, ETC.) SONO STATI IL MOTORE DI FONDAMENTALE TRASFORMAZIONE(…)».[2]

Un parcours alternatif d’une durée de 24 jours où seront présentés une quarantaine de spectacles d’auteurs, metteurs en scène, compagnies “à la voix étrangère”, venant de 12 différents pays. Dans les noms confirmés -ou à découvrir- nous retrouvons entre autres Thomas Ostermeier, Kristian Lupa, Guy Cassiers, Maguy Marin, Reza Servati, les artistes du Belarus Free Theatre, Virgilio Sieni, Giorgio Barberio Corsetti ou encore Anagoor, Dewey Dell ou Phatosformel.

 


“DIE NACHT KURZ DEN WALDEM” de ANTONIO LATELLA

-première absolue le 11 octobre 2011 à 20h30 au Teatro Carignano-

En ouverture de rideau de cette gourmande programmation : Antonio Latella -metteur en scène italien émigré à Berlin- avec son Die Nacht Kurz Den Waldem, adaptation allemande de la célèbre pièce La Nuit juste avant les forets présentée en 1977 par Koltès au Festival d’Avignon.

Mélange linguistique et culturel bien réussi et choisi ad hoc. Absence d’identité, absence de décor, les mots apparaissent tel un manifeste affirmant la nécessité de défendre chaque étranger grâce à un unique syndicat international qui puisse nous rendre égaux.

Le comédien Clemens Schick porte le texte de Koltès avec une voix et des gestes hystériques qui nous fascinent. Il nous amène avec lui pendant cette haletante course nocturne, là où le spectateur se découvre, par moments, part active de la mise en scène, dérangé par des projecteurs qu’éblouis toute la salle.

Une invitation à ne pas fermer les yeux ?

http://www.antoniolatella.com/

http://www.youtube.com/watch?v=ADrMAaUW37Y

 

 


“PREZYDENTKI”  de KRYSTIAN LUPA

-première italienne le 12 octobre 2011 à 21h00 au Teatro Gobetti-

Kristian Lupa est l’un des plus importants metteurs en scène polonais et international, vainqueur du prime Europe pour le Théâtre en 2009.

Il présente à Turin l’œuvre de Werner Schwab, Prezidentki : une histoire riche en images surréalistes et violentes où les trois femmes protagonistes sont obligées à faire face à leur condition de dégradation. La thématique affrontée est celle de la condition des personnes marginalisées par la société civile, par l’identité spirituelle d’une natios et par ses systèmes de valeurs.

Nous traversons l’envie des ces femmes d’approcher une pratique spirituelle grâce à un Dieu incarné dans la figure vénérée du Pape, puis à un sentiment d’impuissance qui dégénère en agressivité et en lutte de foyer. La tentative de pacification passe par le vin (moins sacré que celui que l’on trouve le dimanche à l’église) et par l’état de rêve qu’il provoque. Le tout portera les femmes à une perte de contrôle total sur leurs illusions.

La pièce se joue à l’intérieur d’un sale appartement minutieusement reconstruit. Point focal : les toilettes que l’une des comédiennes n’arrêtera pas de déboucher, symboliquement, de toute la merde du monde.

On rie, d’un rire nerveux, car ici, nous sommes confrontés à une sensation d’aliénation très intéressante, vécue du plus bas de l’échelon social. On assiste à un malaise de soi, chez soi, et c’est encore avec cela que la thématique de l’étranger est aussi présente.

http://www.teatrpolski.wroc.pl/

 

 


“SUSN” de THOMAS OBSTERMEIER

-première italienne le 20 et 21 octobre 2011 à Cavallerizza-Maneggio-

Brigitte Hobmeier interprète magistralement Sus(a)n : un esprit libre et rebelle. Son histoire commence par une confession à un curé.

Avec un récit pétillant qui permet une évaluation préliminaire de sa triste vie, elle nous livre son désir de quitter cette communauté (ecclésiastique) qui est -pour la plupart de gens- seulement une prise de position. De la campagne à la ville, Susan vit sa vie de jeune étudiante…brio, vitalité et…ses fantasmes érotiques qui se transforment, quasi inévitablement, dans un cri désespéré.

Pour accompagner ce passage : Be Careful With That Axe Eugene des Pink Floyd.
Le passer du temps est représenté au spectateur par une led rouge positionné sur la scène, et 10 ans plus tard Susan, malheureuse, se retrouvera à vivre à côté d’un homme (Edmund Telgenkämper) obsédé par sa  -misérable- carrière d’écrivain. .

Ce voyage avance encore et encore, jusqu’à la solitude et au silence, avec cette image emblématique d’une femme alcoolique, vieillie, assise sur un chiotte, comme dans une église en vénérant un santon. La dramaturgie suit la vie de la protagoniste pendant cinq phases, cinq étapes chronologiques, pleines de toutes sortes d’émotions.

Sur scène un décor minimal, des jeux de miroir, un prie-dieu autant petit que fondamental. Comme toujours chez Obstermeier, la présence de la vidéo, n’est pas imposante comme celle de son Hamlet, ni superflue comme dans Dämonen, mais s’avère conforme à nous livrer les souvenirs cachés derrières les yeux de Susan.

Nous ressortons immobiles et désarmés. Une histoire bouleversante.

http://www.muenchner-kammerspiele.de/programm/susn/thomas-ostermeier/

http://www.youtube.com/watch?v=SB6BnRw8oCU

 


“STRANGE CREATURES” de REZA SERVATI
-première Européenne le 18 octobre 2011 à Cavallerizza-Maneggio-

On pourrait se croire devant des créatures étrangères en ce début du spectacle. Les neuf comédiens sur scène sont très différents les uns des autres, et certains ont des physiques très particuliers. Le jeune metteur en scène iranien, Reza Servati, sert une multitude de tableaux riches, en perpétuelle évolution.

Régicide, matricide, infanticide, crucifixion, fusillade, suicide…dans ce cabaret grotesque, nous assistons à toutes sortes de sketchs. La thématique commune : la prise de pouvoir et l’envie de cette jeune troupe de la dénoncer, de pousser un cri. Un cri que nous entendrons bien, même si aucun mot n’est prononcé dans ce spectacle.

Ni dialogue, ni espace-temps, mais une richesse dans la gestualité et des objets de la vie commune retransformés radicalement : machine à laver, baignoires, parapluies… s’animent sans cesse durant cette heure et demie.

La pièce de Servati se présente  comme grotesque et comique, il est essentiel d’ajouter : osée, couillue, réussie.

http://maxtheatregroup.com/

 
 


TORINODANZA, un programme de danse parallèle à Prospettiva.

En même temps que Prospettiva, un autre grand Festival, TorinoDanza, est désormais à la moitié de son chemin. Gigi Cristoforetti organise sa programmation 2011 (du 5 septembre au 4 décembre) par rapport à ses priorités thématiques : cette année, ce sont quatre focus différents.

Focus#UNO-MITI, avec première ligne des artistes comme Bartabas, Philippe Dcouflé ou Emio Greco.

Focus#DUE ou la plateforme de la danse italienne. Le parti-pris du Directeur et de son staff est intéressant, et ses spectacles font partie -aussi- de la programmation de Prospettiva 150.

Focus#TRE : deux week-ends de cirque contemporain avec les compagnies Le mains le pied et la tête aussi, Les Colporteurs, Andrien Mandot et le Collettif 2Temps3Mouvements.

Pour conclure, Focus#QUATTRO, tout au féminin, avec comme protagonistes des chorégraphes telles que Maguy Marin, Anne Teresa de Keersmaeker et Karine Saporta.

 

FOCUS 2 : ItanianDancePlatform

Mr Cristoforetti explique que cette plateforme est née avec la volonté de donner une forte impulsion à la danse italienne, tout en restant conscient que « l’on traverse une année d’extraordinaire confusion et des difficultés économiques ».

Un panorama de la scène artistique nationale qui n’a pas la prétention à l’exhaustivité ou à l’objectivité, mais « qui a commencé avec un geste artistique, autonome et fort, de la part d’un festival, sur le fond d’un besoin de visibilité très ressenti ».

Focus 2 est un projet qui vise à promouvoir la chorégraphie italienne aux yeux des professionnels nationaux et internationaux. Avec succès, car ils seront au moins 80 -soigneusement invités- à répondre « Si! » à l’appel et à défiler entre hôtels, salles de spectacles, journées de débats ou soirées de galas pendant les quatre jours du Focus.

Cet espace est né avec la fondation Romaeuropa[3]  il y a quelques années. Aujourd’hui Turin est le point de -re-démarrage d’un projet qui espère trouver de nouveaux modèles pour le futur.

TorinoDanza accueille cette année un spectacle du projet RIC.CI[4], qui se propose de remettre en lumière des chorégraphies des années ‘80/’90.

Dans ce cas là c’est Duetto présenté en 1989 par les illustres chorégraphes de Parco Battefrly (Virgilio Sieni et Alessandro Certini), repris aujourd’hui par les danseurs de Fattoria Vittadini. Une danse de comparaison, de chasse, de combat, qui est pure, et belle, mais qui demeure dans son jus,  désuette, dans sa version 2011.

De bout en bout tout est reproposé à l’identique de la version originale. L’admirable élégance de Mattia Agatiello et de Riccardo Olivier (qui incarne la vraie force de ce duo) ne suffit pas à mettre en valeur leur travail, qui reste à nos yeux -malheureusement- trop classique et bourré d’objets fétiches –et démodés- tels que des roches, des arches, des éclairs..

http://www.fattoriavittadini.it/

Le Fonderie Limone :un des lieux atypiques de ce Festival, situé à la périphérie de Turin, espace rustique où on se sent à l’abri de la frénésie festivalière qui règne dans le foyer pompeux des théâtres du centre-ville. C’est là-bas que nous ferons des découvertes très intéressantes.


Nous restons totalement fascinés par le travail de la compagnie MK que présente ici la première de son Tour du monde en 80 jours, inspiré du roman de Jules Verne. Une projection mentale du chaos du monde globalisé, où l’accent est posé sur les changements climatiques et environnementaux des différentes pays du globe.

Le chorégraphe Michele di Stefano, avec le musicien Lorenzo Bianchi, le support lumière de Roberto Caffagini et l’aide de l’ingénieur Lorenzo Bazzocchi (à qui va le mérite d’avoir créé une machine pour les vapeurs-pollutions du spectacle) poussent leur recherche vers une danse en continuelle évolution. Et sur une musique de plus en plus expérimentale.

Aux danseurs Philippe Barbut, Laura Scarpini (à leur va notre mention spéciale), Biagio Caravano, Haithem Dhifallah, se sont ajoutés -en special guest– le danseurs du Frankfurt Ballet David Kern et Roberta Mosca. Tous excellents performers. Dans ce voyage nous assistons à un rapport corporel entre dominateur (qui utilise comme symbole de son pouvoir un club de golf) et dominé,  à la fois corps hybride ou être sauvage.

Un spectacle riche dans toutes ses aspects, une danse complété et puissante. Sans aucun doute l(un des meilleurs de ce festival.

http://www.mkonline.it/#

http://www.80jours.org/


Ne manquera pas son rendez-vous habituel avec Turin Virgilio Sieni, qui a présenté en avant-première sa dernière production La Ragazza indicibile au Teatro Carignano. On s’abandonne à la création du chorographe florentin, car il est difficile de  se laisser aller à une interprétation de cette mise en scène du mythe de Koré[5].

Nous serions capturés à l’intérieur d’un immense scène réhabillé de rideaux où l’illumination, strictement acide, est en changement continue : du rose, du violet, du rouge, du jeune, du vert…puis du blanc, et quelques noirs, accompagnés par des musiques quasi-électroniques créées par Francesco Giomi. Une évolution  qui nous ramène aux changements de rapport entre mère et fille, femme et fillette, vierge et mère ou encore entre l’animal et l’humain, l’humain et le divin.

Une danse probablement trop intellectuelle, où nous retrouvons cette répétitivité qui contraste trop avec ce processus de beauté scénique. Sur le final Sieni revient avec ses capacités inventives et nous livre sur le plateau une’énorme tête d’éléphant…

Symbole du temps historique ou référence à une autre mythologie ?

http://www.sienidanza.it/


Nous allons conclure notre aventure turinoise avec la Compagnia Zappalà.

A.Semo tutti devoti tutti ? est un spectacle qui part des racines de la terre du metteur en scène, la Sicile, pour un projet de relecture plus globale de la cette région. Un spectacle qui en quelque sorte nous reporte à la thématique principale du ce festival d’automne.

Une prise de risque du metteur qui a conçu son oeuvre autour d’une ville, Catane et de S.Agata, autour d’un rapport de dévotion qui règne depuis des siècles.

Un rapport à la Sicile, à l’état du citoyen envers sa Région, et encore plus à sa Ville, un rapport aux dieux et à la religion, au rite de la procession. Au contrôle de ce rite. A l’illégalité, à la Mafia.

La procession qui dans cette pièce, revêt une connotation sensuelle grâce au corps féminin nu, qui prend la place d’un crucifix transporté autour d’une centaine de soutien-gorges candides, nous ramenant à l’image de l’icône de la sainte et à ses seins mutilés.

Le corps est ici corps vivant, la danse son soutien harmonique. La musique originale de Puccio Castrogiovanni est jouée live,  mixée aux cris dénonciateurs des performers.

Un spectacle essentiel, et rare. Trop rare.

http://www.compagniazappala.it/

http://www.youtube.com/watch?v=Ei-Rvl9Awz4

http://www.teatrostabiletorino.it/

http://prospettiva.teatrostabiletorino.it/

http://www.torinodanzafestival.it/

Giulietta Romeo


[1] on vous rappelle ici la première édition : Prospettiva09 et la deuxième : Prospettiva#2,  les dynamiques du double

[2] Extrait de la présentation du programme de M.Martone et F.Arcuri :  «(…)étranger dans son propre pays, mais toujours patriotes, étranger dans sa propre société, étrangers, car on est exclus ou marginaux par rapport aux choix de notre pays, étrangers, car on est en désaccord avec le futur de notre patrie. Ce sont probablement des formalismes, mais chacun d’entre eux est le résultat d’un inévitable processus de gestion : une nation qui n’arrive plus à contrôler ses citoyens s’efforce de les maintenir occupés et surtout obéissants. Ceux qui sont exclus de cette dynamique deviennent étrangers. Cela semblerait être un processus naturel d’élimination, mais si l’on élargit cette perspective à une échelle historique nous nous rendons compte que, souvent, «les étrangers dans la  patrie» (charbonniers, minorités ghettoïsés, révolutionnaire, opposants au système, etc.) ont été le moteur de transformations fondamentales(…)».

[5] Dans les mystères éleusiniens, Koré est la fille de Zeus et de Déméter, enlevée par Hadès et emmenée dans son enfer, donc responsable de la catastrophe de la nature et puis de la sécession des saisons.

Crédits photos : Andrea Macchia / Anna de Manincor / Gianmaria Musarra/ DR / Prospettiva Torino /

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