UN ENTRETIEN AVEC FRANCOIS CERVANTES

– François Cervantes, votre travail avec la compagnie l’Entreprise est soucieux du collectif et des croisements que le théâtre peut opérer avec le quotidien des gens. Ainsi, en vous installant dans une friche à Marseille historiquement liée à une expérimentation de l’art en résonnance avec les publics populaires, de même qu’en questionnant le travail de l’acteur au travers de votre implication dans « le garage », lieu de réflexion plutôt que de production, vous semblez renouer avec une pensée d’un art impliqué dans le réel et la « vraie vie ». Une préoccupation qui fut centrale dans les expériences théâtrales des années 70 et qui sans doute irrigue votre réflexion. Que représentent donc pour vous ces Seventies, passionnantes en terme de recherche et de radicalité, et en quoi vous ont-elles marqué ?

Ces années là, je n’avais pas encore passé mon bac. J’avais passé les dix premières années de ma vie au Maroc, et je n’étais pas très au fait de la vie Française, Européenne, ou même occidentale disons. Dans les années 70, nous venions de quitter Tanger pour Avignon, la télévision était là, le samedi soir toute la famille regardait l’émission de variétés : Claude François, Dalida, Johnny, Sylvie Vartan… A cette époque aussi mes parents s’éloignaient l’un de l’autre. Ma mère, agrégée de lettres classiques, ne supportant plus la Touraine et la France, était partie en coopération à Marrakech et avait rencontré un jeune homme espagnol qui jouait dans l’équipe nationale du Maroc, et qui depuis était devenu professeur d’Espagnol et père de famille. Dans les années 70, mon père était mon entraineur de football, ma mère m’emmenait voir les films de Bergman, sans savoir que Bergman était considéré comme un précurseur de la nouvelle vague.

Je me relevais la nuit pour écrire, c’était avec un besoin irrépressible de connecter mes émotions avec les mots de la langue. Je ne parlais presque plus, et je sentais que je devais faire quelque chose pour me sauver.
L’écriture est devenue une activité physique et sensuelle, j’avais besoin d’entrer physiquement dans la langue, entièrement, et cela sans doute depuis que j’avais pris connaissance de l’écriture, depuis mes plus jeunes années.
De là où je vivais à Avignon dans les années 70, je savais peu de choses de l’époque, nous n’en parlions pas, ma sœur écoutait Véronique Sanson dans sa chambre, rien de plus, et le mouvement de 68 n’avait pas traversé le cercle familial.

J’ai choisi le théâtre tardivement, pour des raisons que je n’explique pas complètement. J’avais fait de longues études, fini une école d’ingénieur. Ma découverte du théâtre coïncidait avec la mort de mon père, brutale : un arrêt cardiaque sur un terrain de football en plongeant pour arrêter la balle. Au théâtre, j’avais trouvé un lieu de confrontation, de dialogue et de réconciliation entre le verbe et le corps, un lieu à la fois vulgaire, sacré, pragmatique, éphémère et collectif.

Et c’est sans doute là que je situe le lien le plus fort avec les années 70 : le corps. Au théâtre, l’acteur ne vivait plus seulement avec une voix et un texte, il y avait une aspiration à vivre plus entièrement dans son corps, retrouver des énergies plus archaïques, des connaissance organiques.

Il y avait, en Europe, une question qui suivait la Shoa : quelle est la valeur d’une culture capable de produire de telles monstruosités ?

Il y avait une remise en question d’une certaine culture moderne, et l’envie d’aller chercher plus profondément en l’homme : ne pas penser que l’homme est à la base une saleté qu’il faut contraindre et éduquer de force, mais plutôt qu’apprendre, c’est se souvenir de ce que l’âme a toujours su, que devenir humain est un travail, qu’il faut aller découvrir des couches inconnues de la sensibilité humaine. Il était en train de naître (renaître ?) l’idée que la poésie, ce n’est pas une suite de signes sur un papier mais plutôt un muscle du corps. La culture est une arme à double tranchant, elle peut être un écran entre nos sensations et le monde, déformer nos impressions, remplacer des expériences personnelles par des choses apprises, elle peut aussi aiguiser nos sensations et les mettre en relations avec d’autres.

– Votre travail se situe souvent à la croisée de formes connexes au théâtre à proprement parler : musique, masques, cirque etc. Cette volonté d’explorer de nouveaux territoires est-elle en lien direct avec votre projet artistique qui promeut une implication plus forte dans le réel et une articulation volontaire de l’art avec le social ?

De façon intuitive, j’ai été vers des formes qui impliquaient entièrement les corps des acteurs, qui leurs donnaient la même potentiel de langage que le texte : le clown, le cirque, le masque. Je recherchais un théâtre de l’incarnation, une sorte de tradition inventée, une façon de relier des mondes traditionnels et notre monde contemporain, des sources d’énergies souterraines et notre vie de tous les jours. Le théâtre devait remettre du réel dans un monde qui l’était de moins en moins.
Je recherchais toujours cette séparation de soi avec soi, ce « je est un autre », cette séparation de l’essence et du caractère. Le théâtre était pour moi un théâtre d’apparition, un rituel au cœur de la question : comment vivre ensemble

La personne qui m’a, sans que je le sache, mis en connexion directe avec les années 70, c’est Eugène Lion.
Il a allumé les lampions de mon théâtre intérieur et fait de chaque recherche une fête ! Eugène Lion disait : « il est aussi littéraire de détendre un muscle du dos que de lire un vers de Victor Hugo, il est aussi physique de dire un vers de Victor Hugo que de détendre un muscle du dos ».

Je l’ai rencontré en 1985 à Montréal. Il avait été metteur en scène et directeur d’acteur en Irlande, aux Etats Unis, il avait été aussi été initié par un sorcier d’Amérique du Sud. Depuis cette rencontre (et d’autres) je vois selon les lieux et les époques ressurgir un serpent de mer magnifique, et dans les années 70 il était terriblement vivant !

Le théâtre est un besoin de se rassembler, de retourner aux sources, de retrouver le moment présent où tout est en jeu. Là où rien n’a encore eu le temps d’être aseptisé, perfectionné et fixé. Ce que les gens recherchent vraiment, c’est l’extase… Quand les gens manquent d’extases positives, ils en choisissent des destructrices.

François Cervantes, décembre 2011
propos recueillis par Marc Roudier

François Cervantes est metteur en scène et écrivain au Théâtre. Il dirige la Compagnie L’Entreprise, implantée à la Friche de la Belle de Mai à Marseille. Depuis 1986, une vingtaine de créations ont donné lieu à plus de deux mille représentations (France, Europe, Canada, Etats-unis, Afrique, Inde, Bangladesh, Pakistan, Indonésie, Océan Indien), dans des villages comme dans de grandes scènes nationales ou de grands théâtres et festivals étrangers. En 2004, la compagnie L’Entreprise s’est implantée à la Friche la Belle de Mai, pour y développer un projet de permanence : la constitution d’une troupe, d’un répertoire, et la construction d’une relation longue et régulière avec le public, pour que le spectateur se sente partie prenante de l’aventure d’une troupe dans sa région et en devienne le médiateur. En 2010, 9 artistes animent les onze créations du répertoire, qui ont donné lieu, en 6 ans, à 845 représentations, dont 202 à Marseille. En 2008, Une île a été joué 43 fois à la Friche la Belle de Mai. Par ailleurs, François Cervantes dirige des ateliers de formation en France et à l’étranger pour des artistes de théâtre, de cirque. Si le théâtre peut être un art, une question : quelle est la place du corps dans l’œuvre d’art ? Il collabore pendant plusieurs années avec le Centre National des Arts du Cirque de Châlons en Champagne. Il enseigne à L’ESNAM, Ecole Nationale Supérieure de la Marionnette à Charleville Mézières, au Conservatoire d’art dramatique d’Avignon. Depuis 2003, il dirige à Marseille, un atelier permanent « Le Garage » ouvert aux comédiens professionnels, interrogeant l’art de l’acteur.

Actualités de François Cervantes / Compagnie l’Entreprise : http://www.compagnie-entreprise.fr/rubrique29.html?annee=2011&annee_fin=2012

Oeuvres écrite et mises en scène par François Cervantes (sélection) :
Le 6ème Jour, François Cervantes et Catherine Germain, création Avignon 1995
L’épopée de Gilgamesh, création Java 1997
Le voyage de Penazar, création La Filature Mulhouse 2000
Les Nô européens, création Martigues 2002
Le retour de Penazar à Bali, création Théâtre d’O Montpellier 2003
Jamais avant, création CDR Poitiers 2004
Le concert, F. Cervantes C. Germain, P. Foch- L’Entreprise – création Marseille 2005
Les clowns->rub15], 1ère rencontre Choisy Le Roi avril 2005, création Marseille 2006
Voisin, création Marseille 2006
La table du fond, (version théâtre), création Marseille 2006
Une île, création Marseille, janvier 2008
Corps Transparent, création Marseille SN Le Merlan 2008
Le dernier quatuor d’un homme sourd, F. Cervantes et F. Ruel, 1985, création Marseille 2009
Silence, création Marseille, février 2009
Cavaliers, mise en scène Dilia Gavarrete, Marseille 2009
Un amour, de et par Catherine Germain et Thierry Thieu Niang, texte F. Cervantes, regards F. Cervantes, P. Chéreau, F. Rancillac, L. Fréchuret, création Martigues 2010

Photos : en haut : Compagnie L’entreprise, »Le Voyage de Penazar »
en bas : Une ïle / copyright Raynaud De Lage

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