PROFESSOR, UNE OEUVRE DE MAUD LE PLADEC AU CENTRE POMPIDOU

Professor / Maud Le Pladec / Centre Pompidou / les 19 et 20 septembre 2012.

Premier volet d’un diptyque autour de l’œuvre de Fausto Romitelli, Professor nous entraine dans une exploration physique, sensorielle de la musique du compositeur contemporain italien. Maud Le Pladec propose, avec cette première création, une écriture affirmée et précise du mouvement, et signe une pièce envoutante dont l’univers complexe et ondulatoire est ponctué d’humour.

Le pari est d’envergure, tant Professor Bad Trip de Fausto Romitelli pourrait remplir à lui seul le plateau. Cet opus en effet convoque dans notre écoute, par les distorsions de la guitare et les tourbillons d’instruments amplifiés, une foule d’images cinématographiques et littéraires. La rencontre a été fulgurante, mais, et le détail n’est pas anodin, c’était d’avantage Trash TV Transe, une autre œuvre minimaliste à la beauté violente et convulsive du compositeur italien qui fascinait la jeune chorégraphe. Depuis elle a créé Poetry, second volet de son diptyque, en 2011. Professor Bad Trip, avec son exubérance imagée et sa profusion de lignes narratives attaquées et laissées en suspens dans de multiples nappes qui se chevauchent et se recouvrent, constituait une première entrée en matière. Son architecture est somptueuse et fuyante à la fois, à peine disciplinée par les trois leçons qui approfondissent l’exacerbation des sons et des sens. La création de Maud Le Pladec épouse ce formalisme déluré.

La chorégraphe s’impose une contrainte, et pas des moindres, qu’elle suit méthodiquement : il s’agissait pour elle de traduire littéralement les sons dans des mouvements. Son approche rend futiles les débats qui tranchent de manière binaire la relation entre la danse et la musique. A la suivre de si près, jusqu’à la texture et la couleur des sons qui la composent, la danse ouvre des espaces imaginaires insoupçonnés dans cette musique qui devient paysage, qui gonfle et module sur le plateau, jusqu’à atteindre le public. C’est la littéralité même de l’exercice qui protège les protagonistes de tout écueil interprétatif qui pourrait donner une vision figée et unidimensionnelle de la pièce.

Outre l’intelligence intuitive du concept, et sans doute l’expérience de Maud Le Pladec en tant que danseuse dans divers projets toujours exigeants y est pour quelque chose, il faut saluer la performance de ses collaborateurs sur le plateau. Leur manière de s’accrocher à un son plutôt qu’à un autre, à se laisser embarquer dans une glissade des cordes ou dans une cavalcade de notes au piano, de plonger à corps perdu dans des déséquilibres vertigineux creusés par une clarinette basse, brouillent les frontières entre écoute et vision. Julien Gallée Ferée, dans le solo qui ouvre la pièce, expérimente, un à un et tous à la fois, les rapports que nous pouvons avoir à la musique : il semble la produire, la diriger et être agi par elle – en prises avec la matérialité du son, il devient musique. La présence sur le plateau de Tom Pauwels, musicien de l’ensemble contemporain Ictus et connaisseur intime de la musique de Romitelli, la force et l’intensité de ses gestes affinent la porosité entre les sens : la vision mue en écoute pour devenir vision hallucinée. Des écrits sous emprise d’Henri Michaud, aux références cinématographiques à l’expressionnisme allemand, mais aussi aux apparitions enjouées à la Almodovar, les trois interprètes se démultiplient dans des jeux d’ombres et courses poursuites autour d’un rideau noir. Ils rendent sensibles les reliefs mouvants des sons et conduisent à une perte des repères.

Avec précision, un air de légèreté et une extrême finesse Professor nous mène au bord des gouffres des états hallucinatoires. Une expérience décidément à refaire : Maud Le Pladec reviendra avec Poetry, au printemps, au Centre Pompidou.

Smaranda Olcese

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