LA NUIT TOMBE / GUILLAUME VINCENT AUX BOUFFES DU NORD

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Guillaume Vincent / La nuit tombe / Théâtre des Bouffes du Nord / 11 janvier – 2 février 2013.</

De Marivaux à Fassbinder, avec une escale très remarquée par l’opéra, toujours accompagné des références cinématographiques, Guillaume Vincent se lance dans l’écriture. La nuit tombe, pièce taillée sur mesure pour ses comédiens, s’aventure sur les territoires mouvants d’un théâtre de genre. Dépaysement garanti !

Le spectacle a fait des vagues l’an dernier à Avignon. Jean Cocteau et David Lynch y sont invoqués au même titre que des contes pour enfants, avec leur besoin compulsif de se faire peur et tant de désirs inconscients. Le cocktail s’annonçait explosif. Trois histoires se télescopent, se bousculent, s’entretissent, tout en suivant des temporalités et des logiques narratives bien particulières, avancée inexorable, très prévisible, retour en arrière écarté sur des années et peut être continents différents, irruptions obsessionnelles, par bouffées incontrôlables. Un seul et unique décor les accueille : une chambre d’hôtel dans un palace décati. Guillaume Vincent y tient le trope par excellence du fait divers – suicide, échappée, retrouvailles, cauchemars et mauvais trip – lieu de passage, anonyme et pourtant chargé de bribes de mémoire éclatées. Les objets les plus disparates s’entassent, finissent par encombrer le plateau. Le metteur en scène se plait à accumuler les traces, à brouiller les pistes, à lancer des indices et jouer des faux raccords.

Le cinéma nourrit cette pièce en profondeur, à tel point que par moments, le pari semble perdu d’avance. L’art filmique joue des cadrages particuliers, des gros plans et autres contreplongées, des trucages et effets dont les ficelles peuvent facilement être dissimulées. Il y a surtout les codes du genre et toute une histoire du regard mobilisée par chaque production cinématographique : l’œil du spectateur sait faire le raccord, tel son peut faire instantanément la transition avec une autre atmosphère. Guillaume Vincent a étudié minutieusement ces mécanismes culturels et sous sa direction leur greffe prend sur le plateau de théâtre. La baignoire déborde et l’eau qui s’écoule sous la porte de la salle de bain invoque déjà des tas d’images. Les cris hystériques dans un récepteur de téléphone et leur réponse, qui nous reste inaccessible, sont juste un exemple de l’usage très fin du hors-champ, notamment par le travail intelligent de la bande son. Les langues se mêlent, les contextes aussi. Tantôt c’est Noël, tantôt c’est la rébellion qui rode. On se surprend à vouloir en savoir plus sur la montagne des suicidés et sa source d’eau miraculeuse qui alimente l’hôtel.

La fiction fonctionne, le glissement se produit. Il y a certes des à-coups, des petits gestes qui pourraient nous laisser sur le bas-côté, mais l’environnement cinéphilique est si dense qu’il nous rattrape comme un filet aux leurres rassurants. Le vortex nous reprend, l’abime se creuse à la frontière du vraisemblable et du fantasmagorique. Les acteurs réussissent l’exploit de conserver sur la longueur de la pièce une position intenable : leur interprétation semble constamment un demi-ton trop haut ou trop bas, ponctuée par des ruptures de registre brusques, apparentées aux sauts d’un disque qui déraille. Ce parti pris déstabilise d’avantage encore que les astuces cinématographiques, déjoue les attentes, distille les doutes et installe enfin le trouble. Alors que les lumières s’allument, nous finirons par nous demander, avec le junky interprété avec une terrible justesse par Nicolas Maury : où est ce que je suis ?

Smaranda Olcèse

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Photos Elisabeth Carecchio

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