ANATOMIE D’UNE TRAGÉDIE : « TRISTESSE ANIMAL NOIR » AU THÉÂTRE DE LA COLLINE

Théâtre de la Colline 2012-12  répétitions" Tristesse Animal Noir"de  Anja Hillingmes Stanislas Nordey

TRISTESSE ANIMAL NOIR / S. Nordey / Théâtre de la Colline / Jusqu’au 2 février 2013.

« Ce n’est que lorsque nous sommes perdus – en d’autres termes, ce n’est que lorsque nous avons perdu le monde – que nous commençons à nous retrouver, et nous rendons compte du point où nous sommes, ainsi que de l’étendue infinie de nos rapports. » Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois

Tristesse animal noir, la nouvelle pièce de Stanislas Nordey, écrite par d’Anja Hilling, est construite de manière apparemment classique avec un premier acte qui présente les personnages et la situation, suivi par un deuxième acte qui constitue le cœur de l’action, et finalement un troisième où les protagonistes surpassent ou succombent à leur traumatisme.

L’histoire. Trois couples pique-niquent dans une forêt où ils ont décidé de passer la nuit. Tous amis, ils mènent une vie confortable «d’hédonistes des classes moyennes, des gens qui pensent être cultivés et même pleins d’humour, imbus d’eux-mêmes et pourtant sympathiques ».

La légèreté de la situation fait brusquement place à une catastrophe : un incendie se déclare, et la petite Gloria, endormie dans le minibus, meurt brûlée. La scène terriblement angoissante où l’on voit la jeune mère tenter de sauver la petit Gloria, est remarquable : les phrases brèves et rythmées, bien qu’utilisant un registre de langue plutôt neutre, font venir, sur cette scène remplie d’ampoules, des sueurs froides au spectateur. Cette tragédie ordinaire secoue bien sûr tous ces gens dont la vie jusque-là insouciante vire au tourment. Mais ce traumatisme n’est pas forcement dépourvu de quelques aspects positifs ; il sert de révélateur à chaque personnage. Après le malheur, la vie reprend, quelques fois, avec un plus grand entendement.

La mise en scène de Stanislas Nordey accompagne très bien le texte. Grâce à un habile travail sur la sensation physique, il plonge le public dans la forêt et l’entraîne dans un processus d’identification efficace. La description d’un gigantesque incendie de forêt déclenchée par la légèreté d’une poignée de citoyens avides de quelques heures d’apaisement dans la nature est très belle. L’errance des protagonistes entourés par le feu rappelle l’errance poétique du protagoniste de La Divine Comédie dans les Enfers.

Avec de bonnes intentions, on pourrait comparer le travail d’Anja Hilling au cinéma de Haneke ou au théâtre de Mouawad : l’auteure prend beaucoup de plaisir à toucher la sensibilité du spectateur et à le traiter comme un cobaye. Toutefois, avec moins de complaisance, on pourrait aussi dire que cette pièce laisse un goût amer de manipulation émotionnelle gratuite, sans autre finalité que de générer des sentiments désagréables. Mais pourquoi pas, pourrait-on rétorquer ? Sûrement, mais y a-t-il quelque subtilité, quelque art particulier à extirper un sentiment à coups répétés de détails scabreux ?

Camilla Pizzichillo

Photo copyright Elisabeth Carecchio

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