JERUSALEM PLOMB DURCI, THE TABLE : EN CONCLUSION DU FESTIVAL « DES SOURIS, DES HOMMES » »

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Festival Des souris, des hommes (suite et fin) : Winter Family et Blind Summit Theatre / scène conventionnée du Carré / Les Colonnes en Gironde / du 15 janvier au 1er février 2013.

En-fin, deux autres projets « made in international » :

Jérusalem plomb durci (France-Israël) : Winter Family, résultat d’une alliance franco/israélienne (puisque les deux protagonistes qui sont l’une originaire d’Israël, Ruth Rosenthal, l’autre de France, Xavier Klaine, se sont rencontrés à Jaffa en 2004) jette ici, au travers d’une production artistique de très belle facture, un pavé dans la mare du consensus mou du politiquement correct.

En effet, nonobstant tout le respect que l’on doit à l’hypocrisie ambiante qui fait que, en tant que gens cultivés et bien « élevés », on ne va tout de même pas révéler ce que chacun sait mais tait avec application (nos intérêts géopolitiques en dépendant, il faut bien se résoudre « raisonnablement » au principe de réalité …) à savoir la transgression par Israël, depuis sa création en 1948, des « Résolutions de l’ONU » (pas moins de 128) visant à rappeler à ce pays (cependant très développé économiquement et au-dessus de tous soupçons quant à ses acquis en matière de civilisation) ses devoirs élémentaires relatifs à la Charte onusienne … à laquelle Israël adhère par ailleurs, étant l’un de ses premiers signataires.

Mais la force de Winter Family réside dans le fait que cette performance qui allie des archives sonores et visuelles, enregistrées en Israël même en 209-2010 lors des cérémonies de commémoration diverses et multiples, et un jeu scénique tout de finesse et tension réunies de la part de la remarquable comédienne, ne se présente aucunement comme un pamphlet propagandiste …

Si la propagande est présente (et elle l’est, présente, sur le plateau …) c’est celle de l’Etat qui, à grand renfort de défilés, musiques militaires, et autres discours formatés, conditionne la population à endosser le statut de peuple élu marqué à jamais par les stigmates du génocide dont il a été victime, que seules des mesures drastiques de protection et d’exclusion, voire d’éradication, de tout ce qui est non juif peuvent protéger « d’une mort annoncée ».

Alors que sur le plateau, inondé par le bruit assourdissant des avions militaires passant au-dessus de nos têtes, agression sonore entrecoupée par le hurlement strident des sirènes, et par les éclaboussures d’une lumière blanche éblouissante qui irritent les yeux, la comédienne (extraordinaire Ruth Rosenthal !), très digne, traduit les morceaux choisis des discours enregistrés sur place. Ses paroles, qui ne sont pas les siennes mais la traduction exacte de celles enregistrées lors des cérémonies mémorielles, s’accompagnent d’un jeu sobre où les drapeaux israéliens liés entre eux par des ficelles tendues une à une (comme des rouleaux de barbelés que l’on déroulerait), enserrent de plus en plus le territoire où elle évolue, dans un corset étouffant.

En contrepoint de ce qui a lieu devant nous, les versets du long chapelet des « Résolutions » de l’ONU concernant les violations du droit international par Israël, depuis sa création jusqu’à nos jours, égrenés par une voix off, viennent scander la performance de l’actrice. Elles commencent toutes ces « Résolutions » (par ailleurs toujours bafouées), par les verbes lourds de sens en ce qui concerne les transgressions des principes onusiens: Le Conseil de Sécurité de l’ONU « condamne », « déplore », « censure », « blâme », « exige », … et Israël, superbe dans sa détermination, drapé tout entier dans le drapeau blanc et bleu frappé de l’Etoile du Prophète-Roi David, ne respectera aucune de ces injonctions verbales qui se terminent toutes par la vaine affirmation : « on reste saisi de la question ».

Alors, la question (éthique ?) qui pourrait se poser, est de savoir si ce spectacle (d’abord destiné à la radio et programmé sur France Culture en mai 2009) est une œuvre anti-israélienne. La réponse est sans conteste négative. En effet, rien de ce qui est montré ne participe aucunement à une falsification de la réalité puisque Winter Family a tenu à respecter scrupuleusement les textes et les images des enregistrements faits sur place. Certes, le montage qui en a été fait n’a rien d’anodin et en « sature » le sens, de manière totalement délibérée et assumée. En cela d’ailleurs, cette œuvre participe grandement à ce que la psychanalyse nomme la lutte contre « le déni de la réalité », cette propension d’un individu ou d’un état à refuser (de façon mortifère) une perception jugée traumatisante.

En effet, plus que les errements d’un Etat particulier qui, traumatisé par « l’impensable » représenté par la Shoah , en arrive, sous couvert de protection, à fixer ad vitam aeternam son peuple au rang de peuple martyr, le conditionnant par là même à désigner l’ennemi en l’autre, ce qui nous est proposé là, avec talent, finesse, émotion et conviction, est d’une autre dimension.

En effet, cette œuvre d’art (ne l’oublions pas à la faveur du contenu, il s’agit là d’un travail d’artistes faisant appel de manière judicieuse aux ressources offertes par la musique, la vidéo, le théâtre, les enregistrements sonores et filmés) est une proposition « engagée », au service d’une réflexion sur l’endoctrinement érigé en méthode de gouvernement. Ce qui est questionné, c’est la propension des puissants à infantiliser le peuple en cultivant la peur immonde, en l’aveuglant délibérément, afin de l’assujettir à des intérêts qui ne sont aucunement les siens.

L’art émancipateur, l’art qui sert « la cause du peuple » en lui ouvrant la voie de sa propre réflexion, on ne peut qu’applaudir des deux mains. Et d’ailleurs c’est ce que s’est empressé de faire le public présent … dès que les furieuses sirènes assourdissantes se sont tues.

The Table (Angleterre) : Blind Summit Theatre, à partir d’un matériel minimaliste (une table, une marionnette faite de chiffons et de carton pour le visage), crée un univers aux limites de la raison et du rêve. Une seul être de fiction, animé à vue par quatre hommes véritablement « aux anges » tant ils prennent visiblement un plaisir communicatif à prêter à cette « chose », qu’ils manipulent avec délicatesse et virtuosité (comme des musiciens qui jouent de leur instrument pour en faire naître des harmonies), les sentiments et interrogations existentielles qu’un homme quelque peu ouvert à l’étrangeté de l’existence peut se poser, un jour de lucidité, de déprime, ou d’exaltation …

Aussi, très vite, ce qui était une marionnette, devient un peu nous, avec nos doutes, nos coups de cœur et nos colères, car, c’est bien connu, l’enfer c’est soi … et les autres, même quand on est un personnage imaginaire ! « Il » (son penchant pour les spectatrices nous laisserait d’emblée penser qu’il s’agit là d’un « monsieur » … à moins que …) dévide ses questions existentielles qui rejoignent les interrogations d’un Vladimir et d’un Estragon dans « En attendant Godot » de Beckett, sauf que là c’est encore plus drolatique vu les contorsions physiques qui accompagnent la philosophie « en mouvement » !

Quand Moïse, c’est son nom, dialogue avec Dieu, son double (normal, on est au théâtre …), ça devient … comment dire … infernal, tant chacun dispute à l’autre son bout de gras. C’est vrai qu’entre eux, il y a depuis longtemps pas mal de non-dits. Certes, certaines des paroles de l’un ont été gravées dans des tablettes par l’autre, mais on sent bien, que celui qui a écrit sous la dictée n’a jamais accepté la faute commise par celui qui l’a fait mourir avant d’arriver chez lui . Les vieilles histoires de famille, ça pose éternellement des problèmes …

Mais le plus amusant dans cette histoire, c’est que ce sont des hommes, les quatre marionnettistes de Blind Summit Theatre, qui « tirent les ficelles » (au sens métaphorique puisque la marionnette n’est pas à fil …) de Dieu et de Moïse incarnés par le même personnage fictif. Une sacrée revanche … On est émus et on rit beaucoup.

Quant au bouquet final, une sorte de prime supplémentaire accordée par la troupe anglaise comme un cadeau « divin », il est absolument abracadabrantesque … D’une simple valise, vont sortir, dans un ballet au ralenti accompagné par une musique onirique, des « cartoons » (où sont écrits des mots, où sont dessinées des scènes, comme dans les films muets) animés par les quatre marionnettistes. Une histoire hilarante d’insignifiance va ainsi danser et prendre place comme des vignettes de BD qui se remettraient en ordre devant nous, brandies avec grâce par la virtuosité de ce quatuor, (quatuor qui a déjà eu l’occasion d’enchanter la Cour d’Honneur du Palais des Papes, lors de la dernière édition du Festival d’Avignon, en créant et manipulant les marionnettes dans « Le Maître et Marguerite », monté par Simon Mc Burney).

Ce mouvement des mots et dessins qui sortent de la « valise magique » pour se déposer devant nos yeux éblouis dans un mouvement ondulatoire charmeur, avec son générique de fin qui se déroule « en accordéon », ponctue de manière jubilatoire ce très beau spectacle … et le Festival dans son entier puisqu’il en constitue le dernier numéro.

En plus de la présentation de ces créations des plus inventives et passionnantes (13 compagnies internationales et nationales ; 37 représentations réparties sur 5 lieux culturels de la Communauté Urbaine de Bordeaux), l’équipe du Festival a invité quatre collectifs d’artistes aquitains à présenter leurs quatre projets en quinze minutes chacun, réservant en cela un tremplin de choix à la jeune création locale. La Plateforme a offert ainsi les prémices d’œuvres « à-venir » :

Végétal (Compagnie Prologue / François Poujardieu) qui conte la métamorphose d’un homme atteint d’une maladie incurable en végétal au son d’un violon qui en rythme les étapes ; la force poétique pour rendre compte de l’ « impensable » que sont la mort et ses transformations physiologiques.

Jazzbox (Cécile Léna et Philippe Méziat ) qui dévide les résonances de l’histoire du jazz, musique de combat et de liberté et transporte le spectateur dans l’univers de la musique légendaire qu’il écoute.

L’endive au vestiaire (Compagnie Les Volets Rouges) qui présente un collégien, homosexuel, tourmenté en lui-même et par les autres par la question très actuelle du « genre » confrontée à celle de l’ « identité » de naissance ; une « fable » contemporaine, utile, sensible, et convaincante.

A Tribute (Lassen Compagnie) qui fait partager le plaisir ludique pris par les quatre interprètes virtuoses qui « jouent » autour d’un piano une partition tenant à la fois de la chorégraphie, du cirque, de la fantaisie pure ; un morceau de créativité énergisante.

Ainsi se clôt la sixième édition du Festival Des souris, des hommes qui affichait avec conviction ses intentions de convoquer, durant cette quinzaine dédiée à la création, le talent et l’audace de performances multinationales croisant les ressources de toutes les disciplines. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la fréquentation du public aquitain (enchanté d’être « surpris ») a confirmé ce festival, comment étant un lieu incontournable de découvertes renouvelant le spectacle vivant tant par les dispositifs mettant en jeu la participation du public que par l’apport des nouvelles technologies de communication.

L’originalité et la qualité des performances données à voir et à entendre dans ce (beau) festival, que l’on doit à l’excellente programmation effectuée par l’équipe de la scène conventionnée Le Carré / Les Colonnes de Saint-Médard-En Jalles / Blanquefort, justifieraient-elles à elles seules son vœu ardent d’être classée en scène nationale ? Le public et la presse, unanimes, sembleraient, quant à eux, le penser…

A suivre donc…

Yves Kafka

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Visuels : 1/ Winter Family 2/ Blind Summit Theatre / Photos DR

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