LE WOZZECK DE BERG DANS UNE MISE EN SCENE DE MIREILLE LAROCHE

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OPERA : Wozzeck / Opéra d’Alban Berg / Opéra-Théâtre d’Avignon le 27 janvier 2013 / Direction musicale : Pierre Roullier / Mise en scène : Mireille Larroche.

La saison lyrique de l’Opéra-Théâtre d’Avignon se poursuit sous le signe de l’éclectisme. Après Monteverdi et Verdi, nous voilà au cœur du XXème siècle pour un Wozzeck très contemporain qui nous plonge au cœur d’une triste réalité urbaine et sociale.

Le Wozzeck d’Alban Berg, adapté de la pièce de théâtre inachevée de Büchner, Woyzeck, est la misérable histoire d’un soldat déstabilisé par son capitaine qui lui reproche de trop penser et par un médecin à qui il sert de cobaye. Il vit avec Marie qui élève leur enfant naturel.
Lorsqu’il comprend la trahison de Marie avec le tambour-major du régiment, il perd totalement la raison et tue Marie. Soupçonné de ce meurtre par son entourage, il veut se laver de ce sang qui le hante et marche lentement dans les eaux sombres d’une mare jusqu’à y disparaître. L’enfant, seul et ignorant du drame, joue.

Le public avignonnais, moins nombreux qu’à l’accoutumée et toujours un peu frileux devant le répertoire contemporain, a réservé le meilleur accueil qui soit à cet opéra présenté pour la première fois à Avignon. La musique classique du XXème siècle, atonale comme celle de Berg, continue d’effrayer bon nombre de mélomanes par ses dissonances et son absence de mélodie. La meilleure approche de cette musique est sans aucun doute l’opéra qui révèle sa force expressive et sa tension dramatique à travers les situations et émotions des personnages.

La mise en scène de Mireille Larroche rend le personnage de Wozzeck terriblement actuel. Il ne s’agit plus d’un soldat malmené par sa hiérarchie mais d’un homme nomade, vivant du ramassage des détritus, logeant dans une camionnette avec Marie et leur enfant dans une zone urbaine malsaine entourée de palissades cache-misère sous l’éclairage de luminaires blafards.
Ce n’est plus l’armée qui broie la personnalité de Wozzeck, c’est une tenaille urbaine, une société délétère et déshumanisée, l’absence d’espoir et des rapports humains distendus par la misère et l’incompréhension.

Le Wozzeck présenté à Avignon a été interprété sans entracte, durant 1 h 35 mn, en cohérence avec la partition qui ne connaît pas de temps morts. La musique de Berg est continue, dense et la tension est permanente. L’émotion va crescendo jusqu’à la disparition de Wozzeck dans les eaux sombres de sa banlieue glauque.

Un final puissant, en forme de complainte funèbre, accompagne les jeux de l’enfant, inconscient du drame qui se noue autour de lui et de sa misère. L’épilogue est intense, étouffant, chargé de désespoir. La musique de Berg évoque peu les sentiments. Elle traduit un désordre, un chaos, un tourment intérieur, une angoisse, un destin fatal et inéluctable. Elle ne conduit pas l’action, elle décrit des situations et des comportements.

On ne quitte pas la salle avec des airs en tête ou en s’apitoyant sur le sort des personnages mais avec des semelles de plomb et la tête pleine des drames de notre époque. L’interprétation de l’orchestre, renforcé par des cuivres et dirigé par la baguette énergique de Pierre Roullier, est d’une forte expressivité chargée d’émotion et empreinte de sonorités inhabituelles.

La distribution est jeune et homogène. Andreas Scheibner, avec sa solide voix de baryton, campe un homme égaré, frustré, sans espoir, comme on en croise tant dans nos cités. Barbara Ducret, avec un beau timbre et des aigus puissants, incarne une Marie sensible, aimante, mais libre et résolue, préférant la mort à l’outrage et la soumission. Les seconds rôles sont convaincants avec un capitaine et un médecin, respectivement Gilles Ragon et Eric Martin-Bonnet, particulièrement retors et inquiétants  et une belle prestation des chœurs dans un répertoire nouveau.

Nous retiendrons une représentation musicalement intéressante et une mise en scène originale, actuelle, représentative des dérives urbaines et sociales de notre époque. Nous ne pouvons qu’encourager Raymond Duffaut à poursuivre cette programmation éclectique en donnant aux opéras de notre époque la place qu’ils méritent, quitte à prendre quelques risques artistiques et financiers.

JLB

Wozzeck / Opéra d’Alban Berg, adapté du drame de Büchner, créé à Berlin le 14 décembre 1925 / Représentation de l’Opéra-Théâtre d’Avignon du 27 janvier 2013 / Direction musicale : Pierre Roullier / Mise en scène : Mireille Larroche /Wozzeck : Andreas Scheibner ; Marie : Barbara Ducret.

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Visuels (photos DR) : 1/ L’Opéra-Théâtre d’Avignon 2/ La metteur en scène Mireille Laroche en répétitions du Wozzeck.

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