FESTIVAL 30 »30′ LES RENCONTRES DU COURT : 26 spectacles dédiés aux formes courtes dans la création contemporaine

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Retour sur 30 »30′, Les rencontres du Court / 10 au 26 janvier 2013 à Bordeaux et dans la Communauté Urbaine de Bordeaux.

Pour la dixième année consécutive, Jean-Luc Terrade et son équipe nous embarque pour une « folle » épopée au travers de formes culturelles originales mêlant non seulement entre elles les disciplines (cirque, danse, théâtre, musique, marionnettes, arts plastiques, arts visuels) mais présentant un réel potentiel de risques assumés quant à l’originalité des propositions.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que ces formes courtes proposées (dont le format se situe entre 30 secondes et 30 minutes) par une vingtaine d’artistes, collectifs et compagnies françaises et internationales, ménagent de très nombreuses et heureuses surprises. Pas de programmation « consensuelle » (tant au niveau de la diversité proposée que des attendus habituels), mais le désir d’aller à la rencontre de l’inattendu avec cependant un fil rouge qui relie entre elles ce foisonnement de performances : le « sensible » et la « matière poétique ».

Le langage poétique qui « relit » ces performances, devient alors un langage politique, en ce sens qu’il se fait le porte parole du questionnement du monde. Comme se plaît à le rappeler Jean-Luc Terrade (directeur artistique du festival) dans son édito, on pense à Treplev parlant du Théâtre dans « La Mouette » d’Anton Tchekov qui énonçait ainsi sa profession de foi : « Il faut peindre la vie non pas telle qu’elle est, ni telle qu’elle doit être, mais telle qu’elle se représente en rêve. »

Organisée sous forme de « Parcours », réunissant chacun plusieurs performances, dans des lieux différents de l’agglomération bordelaise (L’Atelier des Marches au Bouscat ; Le Galet et Le Royal à Pessac ; Le Cuvier à Artigues ; M270 à Floirac ; La Manufacture à Bordeaux ; I.Boat et La Machine à Lire à Bordeaux), l’odyssée proposée invite le public à s’immerger, le temps d’une traversée, dans la création contemporaine.

Quelques-unes de ces performances :

Minimal Bougé (Cie des Limbes) : Cette compagnie bordelaise nous entraîne dans un univers musical, au rythme incantatoire et aux structures répétitives, traversé par des voix qui reprennent en écho des écrits de Walser, Racine, Rimbaud, Artaud. L’ensemble crée un univers onirique et mouvant qui, tel un road movie, nous transporte non sans délice dans un ailleurs aux confins du réel et du rêve, l’entre deux des Limbes …

Neiges (Cie (&) So Weiter) : Fable poétique d’une grande force, interprétée par Yan Allegret, auteur et metteur en scène, accompagné musicalement par Yann Fery.

Un homme, qui semble tout droit sorti d’un roman d’Anton Tchekov (il en a, et le physique, et le mental), seul dans un univers minimaliste immaculé, va se raconter. Par cette fin d’après-midi d’hiver, il entreprend, dans ce paysage immobilisé par la neige, un « voyage » tout aussi immobile et nous convie à partager l’expérience fondatrice de la solitude originelle.
La force suggestive de sa voix, mêlée aux accents d’une musique envoûtante qui nous pénètre, semblable au froid de la neige, opère comme un baume lénifiant : nous sommes littéralement sous le charme …

Faut Voir (Didier Delahais) : Là aussi, on est dans la poésie pure … Non plus celle des poètes maudits ou celle encore des petits poèmes en prose, mais de celle qui naît, au bout de nos pieds, de la rencontre anodine et fortuite avec le quotidien dans ce qu’il a de plus banal.

Didier Delahais, qui écrit et joue ses textes, accompagné de complices aussi délicieusement « fêlés » que lui pour lui donner la réplique, fait penser un peu à un être qui se serait égaré dans notre monde fait de performances hautement performantes et en plus performatives. Lui, ce qui l’intéresse, c’est les petits riens du langage, les rebuts des phrases que l’on ne se donne même plus la peine d’achever, tant leur sens est d’une inconsistance partagée. Ce qui est important en effet (Beckett n’est pas loin …) ce n’est pas « le plein » du discours des personnages qu’il crée (d’ailleurs, aucun d’entre eux n’achève ses phrases, laissant en suspens le sens … ou l’absence de sens !) mais ce qui est suggéré « en creux ». C’est très drôle … et sans pitié ! La vie, quoi !

C’est lui, le poète-artiste-acteur, qui a écrit spontanément dans le hall où on attend avant de voir son « spectacle » : « Des fois je regarde des gens en douce. Je les regarde au moment où ils sont absorbés. Je le fais en cachette parce que je n’aimerais pas qu’on me voie en train de faire ça ». Et Didier Delahais les observe si bien, ces gens ordinaires et leur langage ordinaire, qu’il distille de sa finesse d’écoute un morceau choisi de poésie légère et désopilante. La mise en scène, sobre et efficace, de Jean-Luc Terrade renforce l’impression laissée par les interrogations saugrenues des protagonistes habités par un doute « métaphysique » ou, au choix, « pataphysique », à vous de voir… Mais… « Faut Voir »…absolument !

Sicilia (La Communauté Innavouable) : Le dispositif adopté par Clyde Chabot, auteure, metteure en scène et interprète de cette performance, est … « convivial » ! En effet, nous, une vingtaine de spectateurs et spectatrices, sommes invités à prendre place autour de la table familiale. Sur la belle nappe blanche des dimanches, nous attendent, disposés avec soin, verres à vin, pain artisanal, succulents fromages et vins siciliens.

Alors la voix de Clyde Chabot, dans un long monologue, peut-elle essayer de recoller les fragments perdus de son histoire familiale dont elle va dévider devant nous les fils pour tenter de s’y relier. Des arrières-arrières-grands parents, aux arrières-grands parents, en passant par les grands parents, toute la saga familiale de ces gens dont elle est faite, qui, un jour, ont décidé de quitter la terre aride de Sicile pour se rendre en Tunisie, puis en France, vers un avenir espéré plus clément, est évoquée par bribes comme les fragments d’une histoire faite d’amours et de déchirements. C’est un peu comme un travail de mémoire qui nous serait confié, à nous les invités d’un soir, qui entrons dans l’intimité des personnes sorties de l’oubli comme si nous étions de la famille.

Tout en se racontant, elle prendra en main les photos personnelles disposées en un chemin de table, tirages qui sont comme de petits cailloux balisant son parcours. On sent alors l’odeur de la terre rouge surchauffée de Sicile, on touche le tronc noueux et torturé des oliviers au feuillage vert recouvert de poussière, on voit les citronniers ployés sous leurs fruits, on rêve aux seules sonorités des noms de villes mythiques qui résonnent jusqu’à nous: Agrigente, Syracuse, Palerme …On se croirait en pays connu … Et puis, il y a ces confidences, plus personnelles, où il est question d’arrachement à la tradition, de trahisons vécues ou fantasmées, enfin de tout ce qui constitue l’inextricable entrelacs des secrets familiaux …

A la recherche du temps perdu, Clyde Chabot essaie de répondre au travers de ses interrogations à la question essentielle à laquelle chacun de nous est, un jour, immanquablement confronté : qu’est-ce qui fonde l’ « identité » des migrants que nous sommes ? Et sa quête, sensible et fine, est devenue la nôtre ; preuve que le dispositif mis en place a fonctionné.

Experimento 1 (Sofia Fitas) : La chorégraphe et danseuse portugaise « expérimente » ici, entre ombres et lumières, un travail de déconstruction du corps. Ce projet a été inspiré par une réflexion autour du concept de Rhizome (une tige souterraine cachée et des tiges feuillées aériennes) tel qu’a pu le développer le philosophe Gilles Deleuze.

Ce corps « dans tous ses états » qu’elle nous montre et dissimule successivement par morceaux qui surgissent sur scène comme autant d’énigmes, nous déconcerte à notre tour et nous plonge dans un univers onirique.

Comme Nietzsche qui mettait le principe de « déconstruction » comme prélude incontournable à la construction du savoir (ici celui du corps), Sofia Fitas, en nous présentant un corps morcelé qui surgit sous forme de projections aériennes, propose une performance très physique : la poésie naît de l’étrangeté de ce qui est ici mis à l’épreuve et sert au surgissement d’une unité à jamais fragile, celle d’un corps simplement humain dans sa complexité.

Pygmalion Miniature (Renaud Herbin) : Si Pygmalion, ce roi légendaire, était devenu, après l’avoir sculptée, amoureux d’une statue d’ivoire qui représentait son idéal de la Femme , on pourrait croire que Renaud Herbin a succombé à son tour à celui de la marionnette qu’il anime, tant cette dernière est omniprésente sur scène.

Mais là, l’atmosphère est plus légère que chez Ovide : on assiste, de manière amusée, en même temps que Renaud Herbin, à la « naissance » de « sa » marionnette qui se met « à vivre » reliée qu’elle est à son créateur non seulement par des fils mais aussi et surtout par un regard plein d’amour et de tendresse. Comment pourrait-elle résister à tant de sollicitude bienveillante ?

Séduite, elle en deviendra le prolongement jusqu’à incarner, au-delà de la disparition de son géniteur, le désir de lui survivre. Où l’on voit que « manipuler » peut être totalement « renversant » …

Ce rendez-vous des formes du Court, 30’’30’, organisé en « Par-cours », a permis de découvrir ou retrouver des jeunes compagnies pleines d’inventivité qui n’hésitent pas à convoquer plusieurs disciplines au service de leur volonté de dire ce qui leur tient à cœur : le désir à jamais insatiable d’explorer encore et toujours les langages de la création contemporaine. Jean-Luc Terrade, directeur artistique de cette manifestation placée cette année sous l’égide de la poésie sensible, en a été à nouveau le (grand) Pygmalion.

Yves Kafka

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Visuels : 1/ Neige Cie (&) So Weiter 2/ La communauté innavouable / Photos DR.

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