ROBERT LEPAGE : « JEUX DE CARTES 1 : PIQUE », A L’ODEON

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Robert Lepage : Jeux de cartes 1 : Pique / Odéon, Ateliers Berthier / 19 mars – 14 avril 2013.

Robert Lepage pique dans le vif du sujet, s’attaque au cœur d’un monde de représentations et de leurres, joue cartes sur table : jeux de fortune, jeux de pouvoir, jeux de l’amour et de la guerre. Le tout sur une scène ouverte à 360°, de quoi donner le tournis !

Auteur dramatique, metteur en scène, acteur, réalisateur, Robert Lepage n’a de cesse de bouleverser les standards de l’écriture scénique. Sa Trilogie des dragons (1985) lui a valu une renommée mondiale. Il fut le premier nord-américain à diriger une pièce de Shakespeare au Royal National Theatre de Londres. En 2012 il créait l’intégrale du Ring de Wagner au Metropolitan Opera de New York. Il entame désormais une autre tétralogie, création propre dédiée aux tourments du monde contemporain. Aux origines du projet se situe l’urgence de reposer le théâtre au centre et à la croisée des regards, au cœur d’une expérience spectatoriale qui se nourrit de la prise de conscience du public de sa propre présence, des énergies du moment. La scène s’ouvre ainsi à 360°, incitant le metteur en scène, les interprètes et l’équipe technique à déployer des trésors d’ingéniosité. Robert Lepage cherche justement ce genre de défis, il y trouve l’occasion de s’affranchir d’une certaine façon horizontale de raconter des histoires, il imagine un projet en cercles concentriques. Le jeu de cartes s’inscrit parfaitement dans cette logique de situations circulaires, développe, outre sa symbolique plurielle, des formes bâtardes de temporalités placées sous le signe de la bonne fortune, marquées du sceau de l’obsession.

Il n’est pas anodin que le premier volet de la tétralogie soit consacré à l’enseigne de pique, intimement liée dans le monde anglo-saxon à la guerre et aux machines militaires. Mais, plus puissant que l’As de pique, c’est le Joker qui ouvre le jeu. Sous l’apparence débonnaire d’un cow-boy frimeur, un tantinet roublard, il manipule les cartes, il sème le trouble, brouille les situations, instille le doute, précipite des décisions irréversibles. Sous ses pieds le plateau se révèle versatile. Le plancher dissimule des tas de trappes. Des escaliers mobiles descendent dans les entrailles d’une scène circulaire suffisamment haute pour dissimuler les loges, la machinerie et sa foule d’accessoires. Dans le sillage d’un Elvis clinquant qui officie lors de mariages pour une vingtaine de dollars, le monde factice de Las Vegas* se dévoile à nous dans une affolante succession de scènes qui nous font goûter à la vacuité d’une vie frénétique qui tourne en rond.

Les vapeurs quelque peu sulfureuses d’une piscine – un jacuzzi de palace, les néons hystériques des casinos, l’agitation bruissante des salles de jeu, la solitude vertigineuse d’une confession de joueur compulsif, le plateau se métamorphose à une vitesse ahurissante. Les histoires s’enchevêtrent, se recoupent, trouvent des dénouements brutaux ou restent en suspens. Personnel d’intendance et femmes de chambre sans papiers, soldats de la force d’intervention mobilisée par la guerre en Irak, pontes déchus du monde de l’audiovisuel, couples visiblement en impasse, se croisent. En contraste avec l’abondance de moyens techniques employés, leurs drames se déroulent en silence. Un anneau extérieur au plateau se déplace comme une scène tournante, et emporte un homme venu se perdre dans le désert. Son corps bientôt nu, libéré de tout accessoire (à une exception près), s’écroule épuisé par cette errance. Il est emporté par un mouvement circulaire qui le dépasse. Dans un moment de grâce, la mécanique scénographique semble s’accorder à une mécanique céleste. Pourtant, la pièce se clôt sur un sentiment persistant de désœuvrement. Robert Lepage aime créer des mondes, offrir ses personnages en pâture comme dans un vivarium. Il note avec attention les symptômes et excelle à transmettre le malaise d’une société contemporaine où même la rédemption laisse pantois. Sous quelle enseigne sera placé son nouvel opus ?

Smaranda Olcèse

* à découvir absolument Sous les néons, livre phare paru aux éditions INCULTE, plongée inédite dans les entrailles de la Ville du Vice, qui n’est pas évoquer les corridors, avenues et boulevards en dessous de la scène imaginée par Robert Lepage. http://www.inculte.fr/Sous-les-neons

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photos Erick Labbé / Copyright Robert Lepage / Odéon

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