ITALIE : AUX CONFINS DE LA DEMOCRATIE

venezia

L’ENVERS DES CARTES : La chronique géopolitique de Salvatore Lombardo.

Italie : Aux confins de la démocratie…

Biennale de Venise 2005. Le créateur Tsui Kuang-Yu explose le concept de démocratie larmoyante dans le pavillon du Fine Art of Taiwan-Palazzo delle Prigioni à San Marco. Sous le titre provocateur « The spectre of freedom » il prend le contre-pied de la navrante expérience des deux commissaires espagnoles Maria de Corral et Rosa Martinez. Il annonce aussi, par delà l’ingérable république italienne et ses plus de soixante gouvernements en soixante ans, la fin dramatique d’une époque. Entre être et avoir été, la démocratie italienne a choisi le néant par la césure définitive entre le monde politique et la vraie vie. Ligne de fracture puis d’anéantissement des enthousiasmes et des idéologies, fussent-elles dangereuses ou pernicieuses, initiant une nouvelle fuite en avant. Trajectoire suicidaire poussant la jeunesse vers les stades de football – devenus champs clos identitaires, plutôt que vers les permanences des partis et les bureaux de vote.

Au sortir du fascisme, qui n’est pas le nazisme contrairement à ce qu’affirment sans trembler les ineptes adeptes du raccourci historique gauchiste, l’Italie aurait pu imaginer et construire un destin différent. Mais il y avait la Mafia, revenue au pays dans les navires de débarquement américains en Sicile. Mais il y avait la Mafia, instrumentalisée par les services secrets américains. Mais il y avait la Mafia, utilisée par une Démocratie chrétienne si peu chrétienne.

Au sortir des années noires, entre terrorisme rouge et terrorisme noir, entre assassinat du leader Aldo Moro et l’attentat du train Italicus, l’Italie avait encore une chance. Une opportunité politique et civile à l’enseigne du Compromesso Storico, le Compromis Historique liant le Parti Communiste du grand Berlinguer et le parti socialiste de l’immense Bettino Craxi. Une chance trop folle pour être acceptée ou saisie. Craxi devra s’enfuir et mourir en Tunisie. Berlinguer sera dépassé. Le Compromesso Storico relégué aux poubelles de l’histoire nauséeuse d’une démocratie spécieuse et mafieuse.

Il y a quelques semaines le cap du non-retour a été franchi dans une étrange et fatale confusion des esprits et des genres. Après le règne bref mais terrifiant de l’envoyé spécial de la finance internationale, le dénommé Mario Monti – un homme non pas élu mais désigné par les banques pour détricoter à toute vitesse la démocratie italienne au seul service de la finance, est venu le temps des urnes. Et le choix métaphysique entre le mélancolique communiste Pier Luigi Bersani, leader du néo-parti démocrate – faux nez de l’ex Parti Communiste Italien, l’éternel et pathétique populiste Silvio Berlusconi et l’invraisemblable bateleur d’estrades télévisuelles Beppe Grillo, un histrion récemment surgi de nulle part et venu prendre part au jeu de la démocratie en ennemi mortel de la démocratie. Avec ses règles en forme de gifle assénée aux politiques impuissants.

De ce non choix d’avenir, de cette escroquerie intellectuelle et morale, de cette guerre engagée contre le pays, de ce scrutin de la dernière heure de lucidité démocratique, est sorti un parlement absurde où personne ne peut se targuer de rien d’autre que d’avoir bloqué le système et rendu obsolète la déjà si mal en point démocratie italienne de l’après fascisme. Le vieux président Napolitano, communiste des temps de Staline et Molotov, va bientôt devoir rendre son écharpe tricolore et les clés du Quirinale. Son mandat expirant au mois de mai prochain. Mais il fait front, avec obstination. Imposant pour l’instant une étrange suite à l’ex-gouvernement Monti. Ce qui permet à l’historien d’art Achille Bonito Oliva, théoricien illuminé de la trans-avant-garde, de paraphraser Woody Allen : « En Italie aujourd’hui, la vie se résume à deux possibilités. L’horrible et le misérable. »

Dans ce contexte fellinien, on note l’émergence de forces parfaitement antagonistes mais étrangement proches dans leur dessein. Le Nouveau Centre de l’ex-post-fasciste Gianfranco Fini et l’Italia Futura du patron de Ferrari Luca Cordero di Montezemolo. Deux personnalités complexes et deux mouvements illisibles mais spectaculaires pour passer à autre chose. Oui, mais à quoi ? Parvenue aux confins de la démocratie, l’Italie semble prête à tout. Comme en témoignent les cent mille bras levés pour un salut romain dans le stade olympique de Rome lors d’un match du Lazio.

Salvatore Lombardo

Visuel : L’Italie néglige avec délice les avertissements de la Biennale de Venise. La chute avant la chute… photo Salvatore lombardo

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