MARSEILLE, LA VILLE OÙ L’ART MARCHE

hommeBejaia[1]

Marseille : Opératour, Scène nationale du Merlan / du 12 avril au 25 mai 2013 / Mathias Poisson / Tourisme aléatoire : promenades Blanches.

Depuis des années déjà, de nouvelles formes artistiques émergent dans un panorama culturel que l’on croit, à tort, saturé. Hybrides, décalées et ouvertes à d’autres sphères de la production humaine, ces formes redessinent des pans entiers de notre géographie culturelle et forcent à l’adaptation des moyens de production et de réception des œuvres. Adaptées au monde contemporain et à ses transformations, ces nouvelles formes nous forcent à regarder là où notre regard ne porte pas et configurent de nouveaux territoires d’exploration artistique.

La marche comme outil esthétique d’exploration d’un paysage fait partie de ces nouvelles formes. Héritière d’expériences issues du Land Art dès les années 70, la marche a su se réinventer afin d’offrir des développements aussi inattendus que remarquables. Force est de constater que Marseille, Capitale européenne de la culture en constitue aujourd’hui un centre de développement majeur. Cette année, plusieurs évènements en font un objet artistique en soi et proposent au public de parcourir leur territoire pour des expériences esthétiques inédites.

Nouveaux territoires de la création

Au cœur de sa réflexion autour de la place des artistes dans la ville, la Scène nationale du Merlan, située au cœur du 14ème arrondissement à Marseille, part à la recherche de nouveaux terrains d’exploration pour la création contemporaine. C’est dans cette optique qu’elle a invité la compagnie Grenobloise Ici-même [tous travaux d’art] à venir poser son Opératour[1] dans différents quartiers de la ville. Du 12 avril au 25 mai, les Marseillais pourront ainsi explorer les chemins les plus inattendus de leur cité à travers des rendez-vous de nuit, des Concerts de sons de ville et autres Traversées d’extrémité. Ces propositions bousculent les modes de réception normale d’une œuvre : le spectateur devient promeneur et la programmation de ces œuvres se fait hors des heures communément réservées au spectacle.

Car au cœur de cette démarche existe l’idée selon laquelle la ville ne se donne pas de façon immédiate. Contre un usage facile, consumériste et poussé par les logiques de l’utilitarisme, il s’agit ici de prendre le temps afin que notre perception recompose des imaginaires possibles pour une ville rêvée. Car la ville, au bout d’une nuit entière de marche, devient une tout autre chose. Nos sens se délitent, se défont de leurs automatismes et s’ouvrent à de nouveaux chemins. Les frontières se brouillent et le réel s’entr’ouvre afin que par le corps éprouvé, le paysage se métamorphose.

Tourisme aléatoire

mathias[1]Nous nous trouvons là dans une exploration sensible qui, si elle fait des promeneurs des touristes dans leur propre ville, se situe aux antipodes du tourisme contemporain qui consiste à visiter les mêmes endroits, musées, ruines et autres sites « remarquables ». Un peu dans la veine de ce qu’avait proposé en juin 2012 la Ferme du Buisson, avec son festival du Tourisme aléatoire, la marche est ici un moyen de détourner les codes. Elle invite chaque membre du public à être acteur et auteur de sa propre expérience. La marche distend la perception et fait de la ville un ready-made à appréhender dans le temps, de façon individuelle et pourtant collective puisqu’entre les membres du public se forment, au fil des heures, des connivences et des stratégies de conservation qui les aident à s’intégrer au groupe.

Artiste marseillais reconnu, Mathias Poisson pousse cette démarche jusqu’à avoir créé L’Agence touriste[2]. Entre canular et organisation véritable, ce projet est un moyen d’offrir un mode d’exploration inédit de quartiers souvent déconsidérés, situés à la périphérie des villes. Les balades proposées durent le temps d’une journée. Elles invitent à goûter le paysage sous toutes ses formes à travers de petits ateliers qui constituent autant d’étapes créatives au fil d’une traversée inédite. Dessiner le paysage en en prélevant des éléments autonomes, goûter les fragrances d’une colline, avancer en file indienne à travers les herbes hautes puis voir le corps des performeurs se fondre dans l’horizon… Le marcheur, s’il est guidé par trois artistes qui prennent en charge l’exploration, se forge sa propre expérience qu’il partage avec les autres à travers des dessins, des paroles ou des regards échangés.

Venu des arts plastiques et de la danse contemporaine, Mathias Poisson poursuit sa recherche à travers de nouveaux modes de perception de notre réalité par la marche. Cette dernière est gourmande, délicate, recueillie. Elle invite à la contemplation. De telles marches sont légères et nécessite des moyens de productions réinventées. Il ne s’agit nullement d’une forme spectaculaire. Du fait de son inscription dans des espaces publics aux usages déjà forgés et aux connotations sociales et phycologiques fortes, elle nécessite un accompagnement spécifique afin d’être adaptée à des contextes précis.

De nouveaux modes d’accompagnement

Invité par l’Institut français d’Istanbul en mars et avril dernier, Mathias a proposé ses Promenades blanches, réalisées avec son complice Alain Michard, lors desquelles le public, « chaussé » de lunettes floues, est invité à (re)découvrir sa ville par petits groupes afin de faire apparaître de nouvelles sensations. Il a fallu négocier avec les riverains pour accepter le projet au sein d’une société locale réticente, pour qui toute forme artistique est synonyme d’une intrusion étrangère. L’adaptation au contexte est ici absolument primordiale et il s’agissait aussi d’expliquer aux gens que cette expérience esthétique, loin de constituer une forme d’art élitiste, est plutôt une invitation au partage, à la découverte et à la beauté que tout à chacun est capable de fabriquer.

Mathias Poisson a aussi composé un projet pour le GR2013[3], cette grande boucle initiée par Marseille-Provence 2013 et qui traverse désormais le territoire provençal. Avec Virginie Thomas et Julie De Muer, il a ainsi édité un petit guide appelé « Comment se perdre sur un GR ? ». Avec humour, il s’agit d’offrir une cartographie décalée et poétique qui aide le visiteur à emprunter les chemins de traverse plutôt que ce véritable sentier de randonné qu’il est possible par ailleurs d’emprunter avec le sérieux qui sied aux aficionados de la marche sportive.

Parcours de 365 kilomètres qui serpente à travers les villes et paysages de Marseille à l’Etang de Berre, le GR2013 est ponctué de promenades sonores concoctés par Radio grenouille, de points de vue, de feuilletons cartographiques et de temps forts lors desquels sont proposées des programmations autour de la découverte du territoire. Signe d’une institutionnalisation du genre ? L’appropriation, par des institutions culturelles de cette envergure, de cette forme initiée par des artistes se situant aux marges de la production artistique contemporaine, force un premier constat : il y a un public pour cela et il existe une place afin que se développent des formats originaux de ce type.

Ces artistes ont trouvé dans la marche un moyen d’exprimer leur regard bienveillant sur le monde. Dans une optique phénoménologique, ils invitent le marcheur à faire du paysage son propre objet de contemplation dans un phénomène d’individuation aussi bien que de partage. Car à travers la marche, « une continuité se noue en permanence entre le corps du voyageur et la chair du monde »[4], c’est-à-dire qu’un contact intime se tisse entre chacun de nous et le paysage qui défile et que nous faisons nôtre. L’art, car il invente des configurations spatiales et temporelles privilégiées afin que ce contact se renouvelle et s’enrichisse, a ainsi trouvé là une jolie piste d’exploration.

Quentin Guisgand

[1] http://www.operatour.org/
[2] http://netable.org/?browse=L%27agence%20touriste
[3] http://www.mp2013.fr/gr2013/
[4] In D. Le Breton, Marcher, Eloge des chemins et de la lenteur, Edition Métaillé, Paris, 2012, p. 49.

visuels copyright Mathias Poisson

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