LES ÉPREUVES D’UNE VIE, DE TAMAR TAL : ART DE MÉMOIRE

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CARNETS DE TEL AVIV (#09), par Sabine Huynh, correspondante à Tel Aviv

Le long métrage documentaire de la réalisatrice israélienne Tamar Tal, dont le titre en français est « Les épreuves d’une vie », est un film intime et touchant, graveur de mémoire. Sorti sur les écrans il y a deux ans, il porte des noms différents selon la langue : HaTsalmanyia, « le magasin de photographies », en hébreu ; Life in Stills, « la vie en photos », en anglais. Ce superbe film continue à enthousiasmer la critique et à remporter les prix prestigieux qu’il mérite amplement (au moins une quinzaine à ce jour, dont l’Oscar israélien du meilleur documentaire). Produit par Barak Heymann (les frères Heymann sont connus pour leurs excellents films à caractère social) et tourné à Tel Aviv, il traite non pas de problèmes politiques, mais du destin d’un studio et magasin de photographies mythique appelé Pri-Or PhotoHouse. Pri-or, « fruit de la lumière » en hébreu, est un nom qui n’est pas sans évoquer le livre que Barthes consacra à la photographie, La Chambre claire, et cette idée de la photographie en tant qu’empreinte lumineuse de ce qui a été : un art de mémoire.

Les épreuves d’une vie raconte des histoires enchâssées, celle d’une ville, d’un pays, mais aussi d’une famille, et d’êtres exceptionnels, de par leur résilience. Le documentaire témoigne de la relation hors du commun existant entre la propriétaire et fondatrice de Pri-Or PhotoHouse, Miriam Weissenstein, âgée de quatre-vingt seize ans, et son petit-fils, Ben Peter, la trentaine, qui a commencé à diriger l’affaire familiale avec sa grand-mère quelques années avant que celle-ci ne s’éteigne, à l’âge de quatre-vingt dix-huit ans. Une relation très forte et compliquée les unit, au-delà des liens familiaux : elle se fonde non seulement sur un idéal partagé, celui de la préservation de l’extraordinaire travail du photographe Rudi Weissenstein (1910-1992), le feu mari de Miriam ; mais aussi sur une fidélité absolue, inconditionnelle, car sans celle-ci, l’ombre de l’insupportable tragédie qui les a frappés les aurait engloutis.

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Le film de Tamar Tal est dédié à la mémoire de Michal Peter (mère de Ben et fille de Miriam), avec qui Miriam avait une relation lumineuse et qu’elle appelait ha néshama sheli, « mon cœur et âme ». Le portrait en noir et blanc de cette femme rayonnante et souriante apparaît souvent à l’arrière plan, que ce soit au studio ou à l’appartemant de Miriam. Tamar Tal a inséré dans son documentaire des séquences de films tournés en Super 8 par les parents de Ben, « pour essayer de raconter l’histoire de la façon la plus complète possible », dit-elle dans un entretien qu’elle m’a accordé. L’une d’elle suit une scène se déroulant au cimetière (anniversaire de la mort du couple – en 2003, le père de Ben tue sa mère avant de se suicider), et montre Miriam et Michal en train de mimer qu’elles se réveillent le matin, avec force bâillements et étirements. Leurs yeux rieurs pétillent de complicité. Une belle chanson de Naomi Shemer, que la mère de Ben aimait particulièrement, interprétée par Hava Alberstein, fait vibrer l’air – Shir Siyoum, « chanson de clôture » – : elle s’émeut de la brièveté des jours d’été. À aucun moment Tamar Tal ne s’apesantit sur le drame familial, qu’elle traite avec intelligence et retenue, à travers le filtre de la nostalgie des jours heureux, et avec l’aide d’une musique de fond très sobre, composée par le talentueux Alberto Shwartz.

Dans l’une des scènes les plus émouvantes du film, on peut voir Ben le nez dans le goulot d’un vieux flacon de shampoing (déniché en faisant ses cartons en vue d’un emménagement chez son petit ami). Il hume et laisse parler les souvenirs : « Ceci… est le shampoing (soupir)… 2003… j’allais nager à la piscine, je faisais deux kilomètres de longueurs à chaque fois, à la piscine de l’Université Ouverte, c’était l’été… puis mes parents sont morts et j’ai arrêté d’y aller… et il me reste ce flacon ». Et l’on apprend aussi qu’il a encore, dans des cartons, ses vieux jouets, ainsi que les vêtements de ses parents.

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Ainsi, la préservation des souvenirs vécus fait partie intégrante de la vie de Ben et Miriam, magnifiques passeurs d’espoirs et de réalité. Sis à Tel Aviv à la même adresse pendant sept décennies, le studio Pri-Or PhotoHouse, unique en son genre en Israël, abrite un million de photographies du pays et de la ville de Tel Aviv (soit deux cents cinquante mille négatifs), prises entre les années trente et les années soixante-dix, dont les plus prestigieuses sont celles de la proclamation de l’indépendance de l’état, en 1948.

Tamar Tal voit cette photothèque comme un « dépositoire de vies », et c’est bien de cela qu’il s’agit : de photographie en tant qu’enregistrement des événements et des personnes qui y ont participé. Il s’agit de référence, mais aussi d’exhumation de ce qui n’est plus là : dans La Chambre claire, Barthes disait que la photographie avait quelque chose à voir avec la résurrection. À son instar, nous pouvons dire que les images de Rudi et Miriam Weissenstein contiennent ce qui a été (« attester que ce je vois a bien été », Barthes), empêchant de nier sa réalité et la validant. Cela n’est pas anodin dans le contexte de l’émergence et de la construction d’un état après la catastrophe de la Shoah.

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Autre scène poignante : au milieu de l’appartement de Miriam saccagé par des cambrioleurs, Ben se démène pour chercher les vingt-six négatifs de la proclamation de l’état d’Israël. Lorsqu’il les a enfin en main, sa grand-mère s’écrie : « Embrasse-moi. Nous avons retrouvé le pays ! ». Mais on s’étonne que « le pays », tout aussi important qu’il soit pour Miriam, ne réagisse pas aussi rapidement qu’il le faudrait lorsque l’existence de Pri-Or PhotoHouse est menacée par la construction d’un projet immobilier d’envergure.

Tamar Tal a passé le seuil de Pri-Or PhotoHouse pour la première fois alors qu’elle était encore étudiante à la fameuse école d’art Camera Obscura de Tel Aviv. Elle cherchait à se documenter sur la ville et son histoire. Face aux grands tiroirs en bois renfermant les photos d’archive exceptionnelles de Rudi Weissenstein, elle a fortement ressenti la magie du lieu et s’est demandée comment cela se faisait qu’elle n’y avait jamais mis les pieds auparavant, tellement sa présence entre ces murs lui semblait couler de source. Miriam Weissenstein avait alors quatre-vingt onze ans. Malgré soixante-sept années d’écart, les deux femmes sont très vite devenues amies, et Tal, comprenant que le studio était menacé d’extinction, a décidé de documenter la vie et le travail de sa propriétaire, pour un court-métrage intitulé « La dame de fer et le magasin de photos » (2006, 22 min.).

Ensuite, un jour qu’elle rendait visite à Miriam dans le magasin, Tamar Tal est tombée sur son petit-fils, qui commençait à s’initier à la gestion de l’affaire. L’œil averti de Tal n’a pas manqué de capter la relation extraordinaire qui liait ces deux êtres, et elle a compris que sa caméra était loin d’avoir dit son dernier mot. Sept années s’étaient écoulées entre la fin du travail sur le court-métrage et le début des prises pour le long métrage, en 2007.

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Les épreuves d’une vie est donc le premier long métrage de cette réalisatrice douée qui capture des images avec des appareils photo depuis l’âge de treize ans. Tal est actuellement en train de travailler sur son deuxième film, qui racontera l’histoire de trois Italiens, trois frères, qui retournent à leur enfance juive en Toscane, afin de retrouver la grotte où ils se sont cachés pendant deux mois, il y a soixante-dix ans, avec leurs parents et leur grand-mère, pour échapper aux nazis.

2007 est aussi l’année où j’ai déménagé pour Tel Aviv, à dix minutes à pied de Pri-Or PhotoHouse. La famille qui vivait dans mon appartement avant moi avait accroché, dans la pièce à vivre, une affiche encadrée de cette piscine municipale en plein air sise au bord de la mer (et d’ailleurs remplie de son eau), la mythique piscine Gordon (où je vais nager depuis 2007). La photographie a été prise cinquante ans plus tôt par Rudi Weissenstein. En 2007, j’ai moi aussi découvert Pri-Or PhotoHouse, où je me suis parfois rendue, pour acheter des cartes postales montrant Tel Aviv dans les années trente. L’été 2011, Miriam Weissenstein s’est éteinte, à l’âge de quatre-vingt dix-huit ans, et ma fille est née. À l’âge de un an, elle a intégré une crèche dans mon quartier, crèche que la fille de Tamar Tal fréquente aussi. Et ainsi la vie continue… à nous surprendre et à nous émouvoir.

Sabine Huynh, Tel Aviv, mai 2013
http://www.sabinehuynh.com/

Les épreuves d’une vie / Life in Stills, de Tamar Tal, film documentaire, 58 min., produit par Barak Heymann, 2011.
Site officiel du film : http://lifeinstillsfilm.com/
Site de Tamar Tal : http://www.tamartal.com/
Site de Pri-Or PhotoHouse sis aujourd’hui au 5 de la rue Tchernikovksy, Tel Aviv) : http://www.pri-or.com/
Site du compositeur Alberto Shwartz : http://alberto-shwartz.com/

Visuels : Photos 1, 3 : © Tamar Tal / Photos : 6 : © Rudi Weissenstein / Photos : 2 : Pri-Or PhotoHouse / Photos : 9 © Nir Segal.

Comments
One Response to “LES ÉPREUVES D’UNE VIE, DE TAMAR TAL : ART DE MÉMOIRE”
  1. bonjour
    je souhaiterais me procurer ce documentaire, comment puis je faire?
    merci

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