CARNETS DE BEYROUTH #09 : BRYTH

BRYTH

CARNETS DE BEYROUTH (#09) de Flora Moricet, correspondante à Beyrouth.

BRYTH

À Hisham, à Ramy

Lettre de transit qu’on ne remet jamais. Je la retrouve, le visage en papier froissé, à l’adresse de l’eau. Elle se repose à la surface. Ma fi madineh bala baher, ai-je entendu dire d’un pêcheur filmé par une de ses artistes*. Il n’y a pas de ville sans la mer. Ça agrandit le regard, la mer au bras d’une ville.

Des mois à tenter de la dire, de mimer son drap. Insomnie méditerranéenne à l’étouffée parisienne.

J’écris qu’on ne la photographie que de biais et reviens pliée en quatre d’avoir harcelé la moitié de ses angles.

J’ai cru enjamber son horizon comme on traverse une fenêtre aux murs pastels. J’ai continué d’écrire qu’elle se méprenait des cadres, s’en déhanchait sans lendemain.

Et la nuit, en grise capitale, je suis retournée y chercher du jour. Je voulais la peindre à ceux qui me demandaient ce que j’avais bien pu y faire, dans ce pays cher sans électricité autre qu’un obus en éclat de rire, sans révolution ni passeport. Et sans femme, car il paraît qu’on les voit de moins en moins, la tête sous étoiles.

Des amis m’en ont dessiné ses silhouettes, je ne l’ai pas connu : l’exil n’est pas un mot. C’est la sœur défunte, que l’on ne confie qu’aux étrangers, venus de plus loin que l’imagination. Plus loin que soi.

Comment soigner tous ces regards, ces milliers d’yeux, ce million de plus tandis que l’eau se rétrécit. D’une seule jambe chancelante, on dirait que le Liban s’allonge.

Et se recoupe. Quelques routes ne donnent plus sur la fenêtre du pays voisin ou reculent au pied de Tripoli. Il fallait une heure pour aller voir Damas. Il faut de l’ombre sans attendre sur la file sans fin des réfugiés syriens rue Damas. Chaleur barbelée devant la générale sûreté.

À mes murs d’hiver sans soupir, je cherchais des tapisseries de lumière, pour ne plus blanchir. Me construire des lieux où la dire, entre les nuits de vides indécis.

Mais Beyrouth ne se prêtait plus. Les photographies se sont mises à jeûner. À geler les pages sans sable. Il était fini de nous rencontrer. J’étais déjà loin, empêchée de regards.

Tu ne dis rien de ceux qui s’en vont, le dos tourné.

Bryth, à la radio c’était chaque fois imaginer ton corps coincé entre deux immeubles siamois, il te manquait un œil. Giclé par les liesses médiatiques.

On m’a dit que tu avais changé, jeune louve.

Ma behké arabé ktir mnih mais je ne veux plus seulement t’entendre parler en jazz. On retournera sur la Corniche à boire la mer, en dialectal.

Prends soin de tes attentes, de tous ces yeux tournés vers d’autres horizons, étrangement près de toi.

Please, take care,

bshoufik

Flora_

Flora Moricet,
Beyrouth, mai 2013.

*Paris without a sea, Mounira Al Solh, vidéo, 13min, 2007 extrait du projet The sea is a stereo

Photo Flora Moricet

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