« LES NOUVAUX BARBARES » de FREDERIC EL KAÏM : UNE BARBARIE… A VISAGE HUMAIN !

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« Les Nouveaux Barbares » / Frédéric El Kaïm / Le Glob / Bordeaux / Du 14 au 18 mai 2013.

Le monde de l’Entreprise comme si on y était. Ses DRH (premier abus de langage : la Direction des Ressources Humaines n’a-t-elle pas, en ces temps de crise, comme première mission de licencier de manière « in-humaine » les hommes et femmes qui se retrouvent ipso facto … privés de « ressources »), ses cadres (vides … éviscérés qu’ils sont par les fusions qui menacent d’en éliminer systématiquement un sur deux pour éviter les doublons), ses codes marqués par une novlangue destinée à présenter comme paradisiaque ce qui est purement et simplement infernal (chez ces gens-là Monsieur, on ne parle pas de « licenciement » … mais de « variable d’ajustement » ; à « surnombre », on substitue « ressource disponible »).

Frédéric El Kaïm donne à voir et à entendre la comédie moderne qui se joue au sein des entreprises et qui souvent rejoint les affres de la tragédie pour les « acteurs », otages démunis d’une mécanique obscure dont ils ne sont que les rouages. Neuf comédiens vont endosser leur rôle qui n’est pas tellement éloigné du leur puisque le monde du Théâtre est lui aussi traversé par ses rapports implacables de domination et n’est pas exempt de perversion dans la manière de gérer le potentiel humain, considéré parfois comme un simple stock dans lequel on puise au gré des besoins.

A partir d’un texte écrit par lui-même, suite à plus de deux ans de recueils de données sur le terrain où il s’est livré à des interviews de cadres, qui, en toute confidentialité, lui ont confié des pratiques que la simple fiction aurait eu du mal à imaginer, Frédéric El Kaïm nous immerge dans les arcanes du management contemporain. Et, si la caricature est parfois convoquée, ce n’est pas pour déformer la réalité de la pratique entrepreneuriale mais pour en grossir le trait, afin, par le détour de l’humour grinçant, de la rendre plus accessible. D’ailleurs, son souci de véracité apparaît dans le soin qu’il a eu à s’adjoindre la complicité d’ un anthropologue bordelais, Michel Feynie, auteur d’un ouvrage au titre évocateur « Les maux du management : chronique anthropologique d’une entreprise publique ».

Le point de départ de cette fiction-réalité est un fait divers entendu lors d’un flash d’informations diffusé par une radio périphérique : un homme est licencié huit jours après le décès de son fils, âgé de dix ans, pour le motif suivant : « baisse de motivation professionnelle ». A partir de ce nœud émotionnel, vont se succéder des saynètes mettant aux prises les cadres avec les diktats qui régissent le petit monde de l’entreprise. Deux procédés convergent pour installer les rapports de violence : ceux qui ont trait au langage et les passages à l’acte.

Pour les premiers, les éléments de langage enseignés dans les écoles de communication, relayés par les séminaires de formation des cadres où le jeu consiste par la création de métaphores empruntées aux domaines du sport (on forme « une équipe gagnante »), de la religion (« aimez-vous les uns les autres »), de la médecine (étapes des soins palliatifs quand on veut se débarrasser d’un collaborateur) ou encore de la « précision chirurgicale » des opérations guerrières, de transformer en son contraire des réalités peu avenantes. Ainsi, dans une saynète burlesque, des cadres réunis en séminaire de formation, auront-ils à cœur (dans une émulation vécue comme jubilatoire, à moins qu’il ne s’agisse là que d’un exercice d’exorcisme de leur propre angoisse diffuse) de maquiller la violence carnassière des rapports en milieu entrepreneurial : en inventant des circonvolutions langagières, ils jouent à renommer avec le plus de virtuosité possible « les dégâts collatéraux » liés à la recherche effrénée de bénéfices toujours plus grands en niant leur haute toxicité humaine.

Si le discours managérial exposé de manière ludique est ainsi démasqué comme discours de propagande, la nocivité des comportements va de pair. Perte de sens lorsque trois cadres, lors du déménagement de leur entreprise, constatent que, n’ayant pas récupéré de nouveaux badges, ils sont laissés pour compte et sont condamnés à rester dans les anciens bureaux désaffectés. Humiliation perverse où une responsable va avoir affaire au harcèlement de deux autres cadres qui, sous couvert d’un jeu qui les rend hilares, vont nier son identité jusqu’à ce qu’elle craque, finisse enfin par avouer qu’elle ne va pas, et … se mouche dans la lettre de licenciement qui lui est remise ! Ce retournement, lui permettant, à son insu, de se dégager de l’entreprise de démolition dont elle était l’objet … au détriment de l’un de ses persécuteurs qui devient alors le maillon à éliminer. De même la responsable des licenciements, dont le zèle pour dégraisser l’entreprise de tout ce qui pouvait éventuellement lui porter ombre a été jusque là total, se verra à son tour licenciée, car il faut bien trouver un fusible lorsque le gros temps menace.

Des monstres, ces cadres qui jouent (et donc parfois perdent…) au jeu pervers du pouvoir ? Non. Et c’est là la force du dispositif mis en place : écarter toute tentation facile de manichéisme en mettant en exergue « la banalité du mal ». Chacun, aura son moment de vérité, où, seul sur scène, il s’approchera du micro dressé, et confiera à l’objet sonore qui amplifiera sa voix (ainsi le masque, dans la tragédie antique, dont l’une des fonctions était de porter au plus loin la voix de l’acteur) les blessures qui l’ont amené là et la souffrance, assumée ou non, générée par ces situations autant subies qu’agies. Qu’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas là d’une rédemption obtenue à bon compte mais d’un éclairage de processus qui invite non à excuser mais à démonter les mécanismes de l’aliénation.

« L’humain au centre de nos préoccupations » : belle « antiphrase » énoncée avec aplomb (et sans ironie aucune !) par celui-là même qui, se prenant pour l’égal de Dieu, ne doute de rien, et, après avoir été à l’origine des souffrances infligées aux créatures sous ses ordres, va nier toute responsabilité dans les malheurs de ces dernières. Non seulement l’organisation du management est source de souffrances insupportables, mais en pervertissant le langage, elle brouille tous repères et crée un univers aux confins de l’absurde pouvant amener jusqu’à la destruction des hommes et des femmes privés du sens même de leur existence (Cf. les suicides sur les lieux mêmes du travail comme pour « dire », lorsque les mots ne peuvent plus être entendus, ce qui les a engendrés). La dramaturgie est à ce point de vue aussi très efficace.

En mêlant des scènes burlesques au propos plus académique de la souffrance au travail, Frédéric El Kaïm a voulu , au travers de ce choix artistique, rendre ce drame moderne moins « plombant » . Spécialiste de Shakespeare à qui il a consacré sa thèse (Cf. son clin d’œil au maître de Stratford-upon-Avon : la scène du « théâtre dans le théâtre » où un acteur, mêlé au public, interpelle violemment son double sur scène pour dénoncer les pratiques d’exclusion dont il a été victime), il a pris le risque de mêler la farce à la tragédie au risque de rompre l’unité de réception du message. Si l’on en croit les chaleureux applaudissements du public, le pari est réussi.

Yves Kafka

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