FESTIVAL D’AVIGNON : « SWAMP CLUB », UN AVENIR GLAUQUE

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FESTIVAL D’AVIGNON 2013 : Swamp Club / Philippe Quesne / Vivarium Studio / Salle Védène du 17 au 24 juillet

D’une lenteur qui crée plus d’apesanteur encore que dans les précédents opus du Vivarium Studio, Swamp Club de Philippe Quesne n’offre rien à éprouver à première vue. C’est le long dépliement d’une seule image mise en scène tout au long. Jamais Philippe Quesne n’avait encore dressé un quatrième mur aussi étanche. Le monde qu’il campe est dans une bulle. Dans un marais, en vérité. « Swamp » c’est marais, et la scénographie campe un refuge d’artistes (un « centre de résidence » est-il aussi dit) au beau milieu d’un marécage, le centre ou le club d’artistes privilégiés y ayant accès étant lui-même équipé d’un sauna d’où s’échappent continuellement des vapeurs. Ça fume beaucoup du chapeau, chez les artistes, d’après ceux qui n’en sont pas et s’activent pour rendre le monde meilleur, ce dont on peut apprécier chaque jour les beaux résultats.

Critique de la culture. Comme dans ses précédents opus, Philippe Quesne ne s’intéresse pas tant au monde et à ce qu’il devrait lui, en tant que metteur en scène, faire penser au public par d’intéressants projets théâtraux, qu’au monde vu depuis le monde des artistes (c’est là une critique de complicité de la culture avec la social-démocratie frelatée par le néo-libéralisme qui règne en Occident). Et c’est pourquoi, semble—t-il, il réunit au fur et à mesure de ses rencontres, au sein du Vivarium Studio, des interprètes qui ne jouent pas des personnages mais sont eux-mêmes, des artistes passe-partout, dirais-je. Il y a un une dramaturge (Isabelle Angotti), un romancier également metteur en scène (Snaebjörn Brynjarsson), un graphiste (Yvan Clédat), un musicien décorateur (Cyril Gomez-Mathieu), une danseuse (Ola Maciejewska) et deux comédiens (Emilien Tessier et Gaêtan Vour’ch), la plupart approchant la cinquantaine. Et aucun n’affectant la posture « artiste ». Ils sont là en tant qu’ils ont un parcours dans la création. Philippe Quesne les met en scène pour donc parler depuis ce monde-là qui est le leur.

Dans La mélancolie des dragons, créée à Avignon en 2007, il montrait des artistes chevelus promenant dans une caravane une expo, et, à la fin, je me souviens d’une projection sur les pierres du Cloître des Célestins, qui essayait divers noms pour un festival (qui pouvait être celui d’Avignon), dont l’un : « Parc Anthonin Artaud » – (annonçant un devenir folklorique). L’effet de Serge mettait en scène un artiste qui invitait dans son pavillon sans caractère d’une banlieue nouvelle des amis à assister à de petites représentations dérisoires. Il se disait là que la plupart des artistes aujourd’hui n’ont plus accès aux lieux de travail, qu’ils sont condamnés à un désœuvrement.

L’exclusion des artistes. Philippe Quesne ne change pas de sujet avec Swamp Club. Il part depuis cette idée que les sociétés prises dans la globalisation sont coupées de leurs artistes, qu’elles ne peuvent pas comprendre les langages artistiques. Et les artistes, s’ils restent capables de regarder les sociétés, sont dans une résignation quant à leur sort (vu le devenir de l’intermittence et la difficulté de survivre), ce qui chez Philippe Quesne leur donne cette apparence d’être « à plat ». Ils ne font plus rien qu’être des sortes de gastéropodes sensibles. Leur travail paraît obscur. Et c’est exact que voir des acteurs en répétition peut donner l’impression qu’ils ne font rien, tant ce travail est lent et ne peut se passer de temps ; c’est encore pire en amont, quand le corps artiste est la proie d’une étrange cogitation-incubation-gestation. Les artistes rêvent parfois ainsi de lieux coques, qui abritent des contraintes de rentabilité qui règnent ailleurs. Pas très loin des utopistes de phalanstère, les membres du club de Philippe Quesne manquent néanmoins d’utopie – ne utopie est pensée pour transformer le monde. Les artistes qui s’y réfugient sont en plus atteints d’une mélancolie pathologique pour un monde qu’ils estiment fichu. Les voilà dégoûtés du désir. « Nous n’avons plus rien à vous dire, ni à dire d’ailleurs », semblent-ils dire, d’où ce quatrième mur dans Swamp Club. Mais pas Philippe Quesnes qui les met en scène.

Abri anti-libéralisme de pacotille. Dans Swamp Club, ils se sont construits un centre d’art d’une architecture verre et béton, posé sur pilotis au-dessus d’un marais glauque – avec tous ses services pour permettre de travailler sereinement – y compris le sauna. C’est un rêve mais empoisonné car se pose la question de savoir, si on n’a plus personne à s’adresser, quoi dire et donc quoi faire. Cela se résout ainsi que les artistes finissent par travailler pour eux-mêmes, dans la passion pour les œuvres qui les marquent, dans la recherche d’oeuvres qui les atteignent et les fassent vibrer. Du coup, il y a ce quatuor sur scène, qui joue en live, des pièces de musique classique même si contemporaine (Chostakovitch). En souterrain, dans le même esprit, il y a un cinéma, une vidéothèque et une bibliothèque, un studio de danse, une salle de répétition. Ici on travaille sur l’art, pour en jouir. C’est un refuge coupé du monde. Mais ce n’est pas inutile : à Beyrouth, le chorégraphe Omar Rajeh a installé un temps son centre chorégraphique à un étage en sous-sol d’un immeuble des Champs-Elysées locaux, pratique en cas de bombardements. Trait d’esprit de Philippe Quesne : dans le souterrain, il y a aussi une mine d’or. Comme dit l’un des organisateur, la mine c’est chouette, ça donne l’indépendance financière. Ceci en revanche est rigoureusement irréaliste, parodique de la misère des crédits alloués à la création quand il y en a encore.

Ils sont là d’autant plus à plat, qu’ils voient ce qui se passe à l’extérieur et que, s’ils ont créé ce club assez privé, c’est qu’ils savent la menace que fait peser le monde sur leur être, qu’ils savent qu’ils ne valent pas plus chers que ces franges diverses et variées de la population humaine en train de devenir indésirables car inexploitables : être artiste leur donne cependant des antennes. Ici les antennes a la forme d’une taupe qui vit dans le souterrain. La taupe, on sait ce que c’est dans l’espionnage. Ici, elle sort de son trou, est-il dit, chaque fois qu’elle sent une forte menace. Les artistes peuvent alors déclencher un système de défense, dont l’efficacité proche de zéro. Une des opérations consistant à déployer une banderole qui, pliée d’une certaine manière, au lieu d’afficher « center », fait lire « enter ». Il y a aussi un rhizome de mines explosives qui font jaillir de jolis feux d’artifice.

Comme une inquiétante étrangeté propre à l’univers de création. Il y a beaucoup de détails dans Swamp Club comme les prompteurs qui diffusent deux textes : l’un en allemand et l’autre en différentes langues qui annoncent le programme d’une journée au centre. Beaucoup de détails qui peuvent se décrypter comme une somme d’antiphrases humoristiques sur le monde artistique contemporain. Exemple : les allusions au monde des Nibelungen de Wagner, ces nains qui ont volé l’or aux Filles du Rhin et qui sont peut-être ces artistes qui, pour avoir volé la beauté, travaillent à la mine comme des fous. Beaucoup, beaucoup de détails donc, qui forment un système d’expression allusive, à références, tout à décrypter, non sans parodie de quelque chose de propre au milieu artistique. Quelque chose qui fait que le langage direct n’y est pas possible, et qu’on ne s’y parle pas des choses mais des sensations qu’elles donnent. Les sensations, c’est immatériel, intouchable, impondérable ; ça ne peut pas se décrire mais seulement tenter de se communiquer par correspondances et images. C’est le sujet de l’art, inventer des langages pour cela.

Ça se situe à une époque indéterminée du futur, parodie d’une science-fiction (dans la même optique de Nous avons les machines de Jean-Christophe Meurisse), une citéimaginaire, quasi autistique, factice, une autre planète. Les plantes et les animaux qui font l’objet des soins les plus maternels sont artificiels, empaillés, mais les artistes comme les enfants savent jouer. Les proportions ne sont pas les mêmes que dans la réalité : La taupe a la dimension d’un homme, elle est énorme comme une méga angoisse, mais les artistes n’ont pas peur d’elle, seulement de la menace qu’elle annonce. L’exagération est aussi un vecteur d’humour, façon de sourire de l’hyper sensibilité qui fait l’artiste.

En exagérant cette vision-là, Philippe Quesne touche quelque chose qui affecte les milieux artistiques et culturels de maintenant, comme un trouble vague mais persistant dans l’air. Quand on vit dans la réflexion sur l’art et le monde, qu’on soit artiste ou occupé à faire marcher des lieux qui les accueillent, et qu’on finit par n’avoir pour amis que des gens semblablement absorbés dans cette tâche commune, il s’immisce par intermittence, comme une sensation dans une sphère extra-terrestre. Les artistes, ces réfugiés, ces exilés. S’ils ont un côté idiot désopilant, ils sont aussi assez forts pour développer des formes de vie qui résistent aux effets du système qui fait le monde comme il va. C’est tout l’objet de leur lutte. Pourtant, il arrive que l’univers qu’il crée, univers artistique, amical, social, soudain apparait d’une inquiétante étrangeté, celle-là même que Philippe Quesne restitue à travers la lenteur et la bizarrerie fantasme, parodique, du club du marais qu’ils invente. Ils voient alors comme le monde continue son progrès et c’est parfois la panique. L’alerte donnée, le centre s’illumine de lueurs rouges et des hérons eux qui ne jouent pas de vrais hérons mais une escouade d’épouvantails en toc, ont leurs yeux qui se mettent à clignoter en rouge comme des warning, parmi les vapeurs du sauna qui n’arrête plus de fumer. Puis, cette sensation d’être dans un décalage et une vie artificielle, une fois l’alerte passée, se dissipe, et chacun peut retourner à ses montons, à nouveau familier de ce qu’il vit et fait, protégé, par sa capacité à penser et imaginer l’art, de l’angoisse pétrifiante qui le monde crée.

Toxique politique. Sans doute Philippe Quesne pense-t-il faire quelque chose d’un peu différent. Dans l’entretien qu’il accorde au festival d’Avignon, il présente ce centre comme « un espace relativement utopique à notre époque ». Oui, si l’idée de préserver dans une réserve quelques exemplaires d’artistes aurait l’effet du travail des moines copistes au haut moyen-âge sans lesquels la Renaissance n’aurait pas eu lieu. Mais est-ce que ça vaut le coup d’espérer encore ? Philippe Quesne ajoute qu’il avait « envie que l’on puisse sentir qu’une résistance peut se mettre en place, notamment par les moyens du théâtre ». Ce qu’il montre ne me semble pas pouvoir faire cela, mais au contraire rendre patente la vulnérabilité de ce travail théâtral. Jamais de tels centres, premièrement n’existeront puisqu’ils dépendront de l’argent public restant ou d’un mécène, bref de gens qui les surveilleront. Secondement, quelle vie idéale est-ce ici ? L’art pour l’art est une tentation bien naturelle chez un artiste mais pour trouver quoi sinon cette atmosphère de marais infesté d’inquiétante étrangeté où l’on patauge au bord de devenir soi-même artificiel, ce que certains décadentistes de la fin du dix-neuvième comme Karl Joris Huysman, quelques symbolistes et préraphaëlites rendirent assez bien, à l’aube de deux guerres qui ont fait ce qu’elles ont fait. En ce sens, Philippe Quesne ne dit pas en vain s’être inspiré d’un tableau de Bruegel (Patientia). C’est un peu la fin de tout, là, mais sans non plus l’asséner. C’est politique, au sens où ça laisse entière la responsabilité de ceux qui ne sont pas artistes de penser ce face—à-face ou de le dénier.

Mari-Mai Corbel

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Visuels copyright C. Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

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