« LEAR IS IN TOWN », UN PEU PERDU DANS L’IMMENSITE DE LA CARRIERE BOULBON

LEAR IS IN TOWN -

FESTIVAL D’AVIGNON 2013 : Lear is In Town / Ludovic Lagarde / Carrière de Boulbon.

Lear errant sans apparat dans une lande toute minérale… Avec cette mise en scène de Ludovic Lagarde, nous voici au coeur de la folie. Ainsi assistons-nous à l’introspection d’un vieil homme dépassé par tout, par le temps, par ses filles… Un roi d’un autre monde qui n’a rien su voir de ce qui se tramait, laissant son royaume à ses deux filles les plus hypocrites, et bannissant celle qui l’aimait d’un amour véritable mais dont le cœur était si loin de la bouche.

Les écrivains et traducteurs Frédéric Boyer et Olivier Cadiot proposent une version de Lear resserrée, dans une traduction très contemporaine et non une réécriture, avec plutôt des coupes généreuses mais très respectueuses de la dramaturgie finale. Les sous-textes du fou, parfois à la limite du cabotinage, font mouche auprès du public. Même s’ils n’apportent pas grand-chose au texte et à l’intrigue, ils ajoutent à la contemporanéité du propos.

Sur les hauteurs de la Carrière de Boulbon apparaissent de grandes lettres hollywoodiennes : «Banishment is here ». Rappel au texte au moment où Lear bannit aussi la seule personne qui a osé, avec Cordelia, remettre en cause sa décision. Ce sera l’un des rares retours en arrière sur le texte original, Ludovic Lagarde axant son travail sur la folie de Lear.

Tel le monolithe de l’Odyssée de Kubrick, un grand parallélépipède noir trône au milieu de la carrière. Il sera la voix d’où vient le passé sous une forme néanmoins très futuriste, une sorte de haut-parleur géant. Une ingénieuse trouvaille de Ludovic Lagarde qui nous fait revivre la déchéance de Lear en voix « off ».

On ne sait d’ailleurs plus s’il s’agit du passé ou des voix intérieures de la folie de Lear. Mots répétés, amplifiés ou déformés, mêlés aux ritournelles du fou du roi, joué par le toujours génial et irréprochable Laurent Poitrenaux, déambulant avec précision dans ces landes avec cette nonchalance toute simulée qu’on lui connaît, ou à celles de Clotilde Hesme, tour à tour Cordelia juste et sensible, et Tom de Bedlam, sorte de sage fou aux yeux de Lear, troublante dans les deux rôles.

Johan Leysen incarne un Roi Lear qui déambule entre le fou et le fou, parfois un peu seul au milieu de cette immense scène minérale. Il nous paraît souvent bien petit dans sa folie, difficile à cerner, bras ballants, ou figé en statue de pierre, caméléon dans la rocaille, envahi par ses pensées et son désir de réveiller les anciens démons. Il nous fait cependant terriblement regretter la folie déchaînée de Nicolas Bouchaud dans son superbe Roi Lear donné dans la Cour d’Honneur il y a quelques années.

Clotilde Hesme, dans des moments de solitude, erre également dans une carrière bien trop grande pour elle. On en vient parfois à se demander où sont passés les acteurs, caméléons de ces lieux minéraux.

Ludovic Lagarde ici offre un travail très soigné. Il pose un regard pointu focalisé sur l’aspect le plus terrifiant, le plus introspectif, le plus abyssal du Roi Lear. Mais le lieu, si grand, si majestueux, presque irréel, tend à happer son point de vue qui aurait peut-être demandé plus d’intimité.

Pierre Salles

Photo C. Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

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