« UNE PREFACE » : EXPOSITION AU PLATEAU, FRAC IDF

fernandez

Une préface / Commissaires de l’exposition Elodie Royer et Yoann Gourmel / Le Plateau Frac Ile-de-France / 6 juin – 28 juillet 2013

Dernier volet d’une série de quatre expositions imaginées par Elodie Royer et Yoann Gourmel au Plateau, Préface s’inscrit dans un double mouvement : retour sur une proposition curatoriale cohérente et amitieuse et ouverture de nouvelles pistes de réflexion, entrainant les visiteurs dans une dynamique subtile qui réactive inlassablement le foisonnement des significations et connexions en perpétuelle recomposition.

A l’heure où une déferlante joyeusement chaotique de Nouvelles Vagues écume, sous l’impulsion du Palais de Tokyo, les galeries parisiennes, mettant un coup de projecteur sur la diversité des démarches curatoriales et la figure du « faiseur d’expositions », Xavier Franceschi, le directeur du Frac Ile-de-France, poursuit, quant à lui, une généreuse initiative : il agit, depuis plusieurs années déjà, dans le sens du développement d’une pensée sur le moyen terme, en ouvrant Le Plateau à des commissaires invités pour des cycles d’expositions. Ainsi Guillaume Désanges, puis dernièrement Yoann Gourmel et Elodie Royer.

Le sentiment des choses, Mont Fuji n’existe pas et Les fleurs américaines ont, depuis 2011, marqué autant d’étapes dans la réflexion du binôme de jeunes curateurs sur les différents gestes qui resituent le rapport aux œuvres, façonnent l’art contemporain et réécrivent son histoire. L’idée d’une préface s’impose comme une évidence de par la dynamique qu’elle engendre et sa manière de revenir sur et prolonger une expérience. La fin de cette série d’expositions au Plateau reste ainsi ouverte. Le titre de l’actuelle proposition ne pouvait être mieux choisi !

Elodie Royer et Yoann Gourmel réunissent pour leur Préface des œuvres à forte propension à attiser l’imaginaire, ils activent des connexions des plus surprenantes et fertiles, ménagent des clins d’œil étonnamment justes et toujours savoureux aux expositions antérieures, veillent à offrir des points d’entrée multiples et à préserver la pluralité des lignes de fuite de leur proposition. Ils signent une approche au conditionnel, suivant les principes d’une narration résolument ouverte, ouvertement autoréférentielle. L’invitation lancée en guise d’introduction au collectif new-yorkais Triple Candie s’accorde parfaitement avec l’esprit de ce projet curatorial.

Plus en amont, le communiqué de presse, confié pour l’occasion à l’écrivain Michael Crowe, déjà présent en tant qu’artiste dans les expositions Le sentiment des choses et Mont Fuji n’existe pas avec ses Mysterious Letters, prend la forme d’une courte fiction et réactualise une célèbre supposition de Bertrand Russell qui interroge le monde réel dans ses fondements, dégageant la voie de possibilités vertigineuses.

Monter et démonter, ré-imaginer l’ordre sémantique et spatial, brouiller la frontière ténue entre la fonctionnalité et le caractère sculptural, comme dans les interventions in situ de Stéphane Barbier Bouvet ou encore Mark Geffriaud, avec son interrupteur discret et apparemment inoffensif, qui court-circuite le parcours en toute méconnaissance des visiteurs.

Aller à l’encontre des interdits : regarder le soleil en face à l’instar de Zoe Leonard dans ses photographies.

Oser des assemblages loufoques et poétique, telles les chaises de Pedro Barateiro, qui de surcroit inverse le rapport de forces regardeur – regardé de par le passage obligé des visiteurs sur un tapis de danse qu’il aménage dans son installation espiègle conçue pour cette exposition, The Astronaut Mataphor.

Bouleverser les taxinomies et nomenclatures, sur les pas de Jimmie Durham avec son Museum of Stone ou encore son rocher baladeur qui défie le sens commun et la gravité, libéré du poids de l’histoire. Son plaidoyer pour une approche critique des systèmes de connaissance et des cadres idéologiques qui structurent et figent notre rapport au monde et pour un savoir expérientiel, hautement subjectif, perpétuellement inquiet, vient corroborer le Conte philosophique de l’artiste, musicien, scénariste, réalisateur Philippe Fernandez. Dans son film de 1998, dont le sous-titre, La Caverne, fait directement référence à Platon et son allégorie développée dans le livre VII de La République, Bernard Blancan, acteur accompli, s’arrache au lancinant jeu d’ombres et lumière d’une projection à l’emprise imbattable, quasi-totalitaire. Il part à l’encontre du monde extérieur pour en faire l’expérience éblouissante. Miroitements et reflets semblent guider un apprentissage, dont l’image reste le paradigme dominant. Pourtant son dernier regard avant le générique de fin, interpelle durablement les spectateurs : regard caméra – un autre interdit ! – qui en dit long sur une prise de conscience manifeste de son pouvoir, ses biais et ses leurres.

Voici autant de gestes forts et singuliers qui ponctuent le parcours imaginé par Elodie Royer et Yoann Gourmel au Plateau. Ses ramifications échappent nécessairement à l’espace-temps circonscrit de l’exposition, tels les livres blancs de l’installation de Richard Brautigan, écrivain proche de la Beat Generation, qui exposent, sous des couvertures cartonnées et des titres avoisinant le dérisoire, l’insondable mystère de leur potentialité intacte en attendant que 25 auteurs ne s’en emparent sans contraintes temporelles ou formelles. Tous ces chemins tortueux et imprévisibles conduisent néanmoins au point de belvédère aménagé par Guillaume Leblon. Le titre de son installation paysage, Giving substance to shadows, entre en résonance profonde avec la démarche héroïque du protagoniste du film de Philippe Fernandez qui tente d’attraper le soleil. Un espace intermédiaire, instable et fuyant s’ouvre généreusement à foule de significations, capable de les engloutir avidement, sous la coulée blanche de plâtre qui sèche et se craquelle subrepticement, dans un acte de résistance à la fois éblouissant et opaque.

Devant son horizon infiniment ouvert à résonance marine du paysage de Guillaume Leblon, la question du regard acquiert une présence quasi-physique, déferle avec une force décuplée, s’engouffre dans des cadres, explose les parois, perce l’écran, irrigue l’ensemble de l’exposition. A chacun de se raconter sa propre histoire.

Smaranda Olcèse

leblon

Visuels : 1/ Philippe Fernandez 2/ Guillaume Leblon / Copyright les artistes / crédit photos : Martin Argyroglo

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