« AU MONDE », « LES MARCHANDS », UN ANCIEN POMMERAT A L’ODEON

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« Au Monde » et « Les Marchands » de Joël Pommerat, / jusqu’au 19 octobre au Théâtre de l’Odeon / avec Saadia Bentaïeb, Agnès Berthon, Lionel Codino, Angelo Dello Spedale, Roland Monod, Ruth Olaizola, Marie Piemontese, David Sighicelli

« L’être n’est pas que parole. De la même façon, dans mes spectacles, on cherche juste la lumière qu’il faut, ou ce qu’il faut mettre de lumière et c’est tout. Ce qui est à montrer est dans la tête du spectateur. Selon moi, ce qui est à montrer est de l’ordre de la révélation, la révélation est intérieure, et c’est le spectateur qui est le lieu de la révélation. Mon travail, c’est de montrer des secrets en tant qu’ils restent cachés, pas de les dévoiler. » (Dialogue entre Claudine Galea et Joël Pommerat, novembre-décembre 2005)

« Au monde » (2004), « D’une seule main » (2005) et « Les Marchands » (2006) sont trois pièces qui composent initialement une trilogie. Joël Pommerat présentent la première et la dernière à l’Odéon. Elles s’appuient sur une même histoire tout en proposant des perspectives différentes voire antagonistes: autour de la fermeture de l’usine de Norscilor, on assiste d’un côté à la mise en décadence des futurs anciens patrons, et de l’autre, à l’affolement des employés face à la perte imminente de leur quotidien, de leur travail.

Ces deux points de vue, diamétralement opposés sur deux mondes pourtant connectés s’ignorent superbement. Dans « Au monde »
chaque personnage semble parler pour lui-même, dans l’indifférence des autres. Dans « Les Marchands », en voix off, l’histoire est rapportée alors que les acteurs sont muets, comme s’ils n’avaient pas de voix pour exprimer leurs souffrances et leurs désirs.

On remarque sans peine l’omniprésence de l’antiquité classique dans ces tragédies contemporaines. Pommerat n’hésite pas à appeler une des filles Phèdre dans la première pièce, alors que le geste de la mère, dans « Les Marchands », évoque évidemment le sacrifice d’Iphigenia pour la guerre de Troie (bien que commis ici par une femme et non par un homme). Les tragédies modernes sont aussi convoquées: « Au monde » est une lointaine référence aux Trois Sœurs de Tchekhov dont les utopies sont modifiées: Irina, Macha et Olga pensaient que le travail pouvait changer le monde, l’héroïne d' »Au monde » rêve au contraire d’un monde où « le travail n’existera plus ».

Enfin, derrière l’un des personnages les plus intéressants et subversifs, interprété par l’incroyable Ruth Olaizola, dans « Au Monde », on retrouve un Méphistophélès blond qui déambule dans la maison avec fracas; ses cris endiablés provoquent une véritable tempête émotive qui entrent en ligne droite dans nos esprits.

Le décor pauvre, la lumière et la pénombre magistralement réglées rendent la présence des comédiens à la fois vraie et irréelle. Tout cela crée un univers étrange et angoissant où  cohabitent les vivants et les morts, la poésie et la politique. On reconnaît encore une fois la capacité indéniable de Pommerat à mélanger des domaines culturels traditionnellement éloignés et à scruter les vies à la loupe.

Malgré une certaine lenteur et un dérangeant manque de rythme pour « Au Monde » (peut-être une conséquence du mal-être de cette famille repliée sur elle-même), ces deux pièces se distinguent dans le paysage théâtral. C’est aussi l’occasion d’un bon aperçu d’une réalisation ancienne de Pommerat et de comprendre un peu plus le chemin suivi par sa compagnie.

Camilla Pizzichillo

Visuel : Ruth Olaizola et Saadia Bentaïeb dans « Les Marchands » (2006) © Elisabeth Carecchio.

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