« TOUCH ME, TASTE ME » : LE DIPTYQUE DE GURSHAD SHAHEMAN AUX RENCONTRES A L’ECHELLE

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Touch me & Taste me, de Gurshad Shaheman / Bancs Publics, Marseille, aux Rencontre à l’Echelle, Marseille / 15 et 16 novembre 2013.

Une chanson de Googoosh la grande chanteuse iranienne des années 70, un cabaret avec sa boule à paillettes et de petites tables basses de récupération où des bols d’humous et des verres attendent les invités : Taste me de Gurshad Shaheman est l’un des deux volets d’un diptyque sur ses origines iraniennes. Il est consacré à la mère quand Touch me l’est au père.

Gurshad Shaheman est acteur. A sa sortie de l’ERAC, il rencontre le metteur en scène Thierry Bédard qui travaille alors avec l’auteur iranien Reza Bahareni et devient le nouveau traducteur de ce dernier, tout en collaborant au travail de Thierry Bédard, entre autres.

L’an passé, Sabrina Wedjman programma Gurshad Shaheman dans son festival Zoa à la Loge (Paris), pour lequel il créa Touch me. Cette année, c’est Julie Kretzschmar qui l’invite à créer aux Rencontres à l’Echelle des Bancs Publics (Laboratoire d’expérimentations artistiques) qu’elle dirige : Taste me est né.

La place de l’autre. Pour Taste me, Gurshad Shaheman nous accueille en travesti, simplement mis d’une petite robe noire décente et d’une étole d’inspiration perse, nous servant le vin. Comme pour Touch me, le texte est donné par enregistrement, de sa voix propre, avec un travail de la bande son très fin, signé Lucien Gaudion. La création sonore de Lucien Gaudion se fait l’écho de mouvements sismiques internes ou évoque comme filtrées des atmosphères traversées par le récit de vie, donnant un relief hypnotique à la voix de Gurshad Shaheman. Dans Touch me, même dispositif sonore mais pour un autre dispositif scénographique en déambulatoire. Chaque spectateur se voit remettre un demi-masque à l’image du père, démultipliant ainsi le fantôme de cet homme quelque part absent. Le récit relate comme il fut incapable de toucher son petit garçon, figé dans son rôle qu’il était, brutal, et comme effrayé de montrer ses émotions. Bien des années plus tard, en France pour se faire soigner de ce qu’il redoute être un cancer, ce père devra se dénuder devant son fils qui sert de traducteur au médecin ; sous le coup de son humiliation, se craquèlera son masque aux yeux d’un fils qui est déjà devenu un autre depuis son inscription européenne.

Tourbillons. Gurshad Shaheman signe là deux textes au romantisme enfoui. Un romantisme narratif qui donne au récit une teinte d’humour et qui aussi émane de sa propre personne en travesti dans Taste me. Le travesti racontant toujours les légendaires figures qu’il vénère, en révélant les failles de ces adorables. Ce décalage, cette poétique romantique, fleurent aussi une culture orientale prompte à la légende mais déjà perdue. Sous le tendre sourire de Gushad Shaheman en hôtesse maternelle nous préparant le plat préféré de sa mère, sous l’élégance de sa démarche à talons hauts, il y a l’ombre d’un visage endeuillé par la perte du monde perse de son enfance, monde autrefois si vivant et moderne. Apparaît un visage fondu dans la plénitude d’une tristesse qui ne se défend plus d’elle-même, ce visage qu’il expose à certains brefs moments les yeux perdus et qui offre comme un miroir où nous égarer. Cela donne toute sa grâce à son personnage de travesti dont la légèreté aux autres moments n’est ainsi nullement superficielle – ni même feinte comme dans la plupart des numéros de travestis. Ici, cette légèreté est la grâce d’un désespoir qui a été plus loin, de quelqu’un qui a traversé des gouffres et qui peut-être a intériorisé l’orient qui, au fond, n’existe peut-être que comme horizon, aurait-il compris. Le corps est silencieux comme après certaines choses trop difficiles à dire, car impartageables comme certains voyages dont on revient exilé. La voix enregistrée donne résonnance à cette intériorité qui se retourne sur elle-même et habite l’espace scénographique, donnant au décor cabaretique sa dimension autre. Ce qui s’évoque en même temps que cette histoire, c’est le poème du récit d’une identité qui s’est recréée, sur le fil d’une liberté, telle un funambule.

Autofiction. Les deux textes ont la forme singulière d’une autofiction où le vécu est restitué à travers une trame narrative non chronologique avec des chiasmes temporels, des rémémorations de l’enfance enchassées dans des bribes de récit d’adolescence et du début de la vie de jeune homme, le tout réécrit pour redonner au récit son imaginaire romantique, celui finalement d’un Ulysse décalé qui raconte un anti-périple dont il n’est pas revenu (aussi au sens de ne pas en croire ses yeux). C’est à la naissance d’un personnage que Gurshad Shaheman travaille, non pas d’un héros ou d’un fake mais, d’un autre lui-même via une réappropriation de l’identité pour sortir de l’histoire et surtout de l’Histoire subies – d’un autre lui-même qui s’inscrit dans un devenir, dans une réinvention de soi. En fond, se trame l’histoire tragique de l’Iran et son basculement dans un régime autocratique et faisant de la femme que fut sa mère un sous-homme. On entend l’histoire de ce destin qui fut fauché par la révolution des ayatollahs et qui vit son avenir d’avocate rayé de la carte et éprouva un divorce qui la laissa comme asexuée ou excisée, tandis que ses camarades moururent torturés ou disparurent dans des prisons sans portes.

Pas de Je qui ne se départisse de l’Histoire. C’est dans l’entremêlement entre petite et grande histoire que la voix de Gurshad Shaheman se fraie une voie et s’approprie une place autre que celle qui lui était assignée. Une voix modulée par une myriades d’inflexions sensibles où perce le léger humour romantique de la narration. L’exil chez lui est politique mais il est aussi devenu sexuel à l’intérieur même de l’Occident. Cette homosexualité qui le marque s’exprime ici dans son travesti qui a la particularité de demeurer barbu ; cette figure étrange devient presque évocatrice des chevelus guerriers grecs anciens, si j’ose dire. Elle a quelque chose de bien plus complexe que l’expression d’une simple envie d’être femme ou même d’un désir de garder en soi la mère sacrifiée. Si dans Touch me, la composante homosexuelle de son identité est moins l’objet du récit que celle du tourment d’un amour muet pour le père inaccessible, dans Taste me, elle en est le cœur. Comment dès l’enfance, cette identité prend conscience d’elle-même, à la faveur d’un voyage en France et de la rencontre d’un ami français de la famille, et comment elle se reconnaît en cet ami et en même temps trouve une reconnaissance chez ce dernier qui déclenche l’affirmation de soi à travers celle d’un improbable désir inconvenant. Récit qui n’est pas sans extraordinaire : le lien avec cet ami de famille l’amène à en découvrir le secret tragique, secret sexuel. Le récit se déplace vers quelque chose d’intemporel et de mystérieux ; comme si pour qu’un sujet advienne, il fallait à l’aventure de la vie le hasard d’une rencontre avec un être frappé par la fatalité qui deviendrait par cela même initiateur. On est là aux antipodes de l’idée libérale si occidentale du sujet qui, par ses propres liberté et rationalité, pourrait choisir voire créer sa vie à son gré (le « self made man »). Le travail sur l’identité que propose Gurshad Shaheman est sans transcendance idéaliste ; il est une réécriture d’un destin : il passe par l’écriture de soi – la marge de liberté ici est celle d’un courage à faire face à la monstruosité du désir.

Rituels profances. Ce travail d’invention de soi n’a rien d’une création ex nihilo. Il rappelle la « politique de l’autofiction » de Chloé Delaume qui cherche à redonner au Je sa puissance de mouvement, pour contaminer le lecteur : « Au lecteur de savoir où se situe son Je, et quels sont ses moyens de le faire advenir. » (in La Règle du Je, PUF, 2010, p. 82). Les dispositifs des deux performances de Gurshad Shaheman proposent cette orientation par une contamination sensorielle. Dans les deux cas, soit dans Taste me quand Gurshad Shaheman prépare et sert le repas tandis qu’au moment de la dégustation collective et du début de la digestion, il raconte son histoire d’homosexuel, soit dans Touch me quand il nous demande de venir le toucher d’une manière ou d’une autre pour que le récit se continue après nous avoir offert un coktail un peu encourageant et s’être placé parmi nous impassible, il y a bien un dispositif initiatique. Un dispositif d’incorporation ou un dispositif de toucher où le désir d’entendre se dévoile. Dispositifs qui ont la valeur de rituels contemporains profanes, à rebours de tout rituel théâtral conventionnel. Une forme qui invite le spectateur à retrouver les morceaux épars de son propre Je et à chercher à tâtons sa propre voix, en écoutant celle de Gurshad Shaheman qui s’en fait médium. Dans Touch me, les positions des spectateurs, très souvent assis aux pieds de Gurshad Shaheman, composent comme des piétas ou des figures d’anciens tableaux. Le personnage de Gurshad Shaheman en vêtements ordinaires, exposé, devient celui d’une idole thaumaturge, non sans humour. Ici, on joue.

A travers son exil bien réel dans une autre langue, dans une autre histoire, dans une autre vie, Gurshad Shaheman construit la métaphore d’un autre exil, celui de tout Je qui s’élabore en s’extrayant de son histoire subie. Le monde est toujours déjà un peu derrière soi, semble-t-il nous dire, mais et alors ? Son sourire et l’élégance de son hospitalité dans son petit cabaret des milles et une nuit fait de riens nous passent tout le courage pour continuer à être, de même que l’offrande de lui-même dans Touch me. Dans l’ambivalence de cette figure homme / femme qu’il compose dans un récit partagé, il nous invite à nous tourner vers des modes d’être où les passages, où les passations se font fluides.

Mari-Mai Corbel

crédits photos : Barbara Laborde

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