]DOMAINES[ AU CCN MONTPELLIER : RENCONTRE AVEC ANNE FONTANESI

buffard mauvais genre

Rencontre avec Anne Fontanesi, programmatrice des ]Domaines[ du C.C.N. de Montpellier : « Vers des projets d’artistes pour qui le corps est un outil transversal ».

Parlez-nous un peu de ce principe (« Domaines »). Comment est-ce que vous l’écrivez ?
Au pluriel et avec des crochets ouverts : ]Domaines[. Je voulais montrer une ouverture sur d’autres disciplines ou des artistes qui ont un rapport multiple au mouvement. C’est une façon symbolique d’ouvrir sur l’autre, sur les autres. Un « domaine », c’est plutôt associé au privé. Ce paradoxe m’intéressait. Un domaine singulier appartient à un artiste mais s’ouvre sur d’autres publics, d’autres médiums, d’autres genres, d’autres domaines.

Quand avez vous commencé, combien y en a t il eu pour l’instant ?
L’aventure a commencé en 2009 à raison de 27 domaines en tout*.

Comment fonctionnent les ]Domaines[ ?
Ça part d’un postulat où les artistes travaillent sous contraintes. Le travail artistique n’est jamais bien éloigné d’un mode de production. Je ne suis pas certaine de croire au désir artistique qui se désintéresserait de l’ouverture. Nous sommes là pour favoriser son contexte de préparation. Je passe un contrat avec un artiste qui consiste à inventer, imaginer, proposer de multiples temps de rencontres avec le public. Il y a une contrainte économique, de temps, d’espace (attribuer un ou plusieurs lieux à l’intérieur du C.C.N. mais aussi dans d’autres lieux et sur d’autres champs comme des bibliothèques ou l’université). On est à cheval entre un temps de résidence (3 semaines) et un temps de diffusion (3 jours). Le plus souvent on est sur dix jours d’accueil.

Sur quels critères se fait la programmation ?
Tous les choix de programmation sont liés à des personnes, des personnalités, des goûts. C’est un mélange de données extrêmement subjectives et objectives. On s’inscrit dans une institution, on doit répondre à certaines missions (les données objectives). Le choix se fait vers des artistes qui sont en capacité de mobiliser des ressources annexes pour pouvoir rendre leur travail le plus lisible possible. C’est un détournement de l’intention première d’un artiste : comment on parvient au résultat et le résultat en lui même. Rendre les sources visibles. Que met l’artiste en réflexion au moment où il crée… On regarde aussi au rayonnement du projet, de son inscription dans le lieu. Et puis c’est aussi l’ensemble d’une programmation qui s’oriente, vers des projets d’artistes pour qui le corps est un outil transversal. Des artistes qui cherchent à donner du sens.

Est-ce vous qui choisissez les artistes ? Ils viennent à vous ? les deux ?
Majoritairement, c’est moi qui vais chercher des artistes. Certains m’invitent à voir des pièces, à écouter leurs projets. Mais c’est moi qui choisis. Je regarde les scènes européennes, pour voir ce qui se fait, ce qui se crée. Si ce ne sont pas des artistes locaux, ça touche des public relais qui viennent faire des workshops. On est en relation avec une communauté professionnelle locale.

D’autant plus que vous formez des danseurs, dans le cadre du Master « ex.e.r.ce ».
Il y a régulièrement des passerelles entre ex.e.r.ce et ]Domaines[. Les élèves donnent des retours précieux. Ils s’investissent et sont vigilants aux activités qui s’y déroulent. Comme ce ne sont que des présentations de travaux en cours, il y a une certaine frustration qui peut se créer chez le spectateur de ne pas voir un projet abouti…

Il y a toujours une dimension de prise de risque, pour l’artiste, pour l’organisateur, pour le public aussi. Ça se situe à plusieurs niveaux. A partir d’un moment où on rend public les processus parce que c’est fragile, en recherche. Les projets ne sont pas forcement aboutis. Cela peut créer une frustration, une attente. Ça met le spectateur en activité. Il se pose des questions. Après, par exemple, Philippe Quesne va programmer sa pièce à la Vignette** alors que ce fut un ]Domaines[ pendant l’automne 2012. Les ]Domaines[ ne sont jamais vains. Vincent Dupont et le projet Air a été créé à Nîmes la semaine dernière. Jonathan Capdevielle a eu une grosse tournée pour Adishatz***. C’est une commande de notre part. Il n’avait jamais rien fait. Je lui ai demandé de faire un ]Domaines[ autour de la voix, je lui ai proposé un travail autour des boîtes de nuits et du travestissement. Parfois, il faut attendre mais ça donne toujours lieu à des productions.

Est-ce qu’on peut voir un fil rouge dans cette programmation ?
Il y a une ligne directrice : la pluridisciplinarité. Mathilde**** a toujours travaillé avec plusieurs collaborateurs. Je suis très intéressée au placement des corps dans l’espace social à travers d’autres types de représentations. C’est une influence très liée à sa personnalité artistique et à ce qui en découle au Centre Chorégraphique, mais je suis très libre et responsable de mes choix.

Mathilde Monnier prend-elle part au choix de programmation ?
Par exemple, j’avais initié le premier ]Domaines[ avec elle, qui était la rencontre qu’elle avait eue avec Tanguy Viel*****. Ils n’avaient pas encore créé le spectacle Nos images. On avait organisé une formation pour tous les étudiants de la formation, sur plusieurs générations. J’incite un peu des rencontres ou des retrouvailles. Des ponts se créent assez facilement.

J’ai souvent l’impression que l’argent de la danse, qui est déjà très réduit, sert à financer des artistes venus d’autres univers (écrivains, musiciens, comédiens…)
Je n’ai pas l’impression de détourner des actions. Je ne vois pas la polémique. Je n’invite que des gens qui sont en lien avec leur rapport au corps. En même temps, c’est aussi valoriser la recherche, et je crois que tout le monde en profite. Il y a d’autres types de dispositifs ou de programmes qui sont à la disposition des danseurs. Je travaille pour le public, pour rendre compte au public de ce qui se fait. Ce sont à chaque fois des formes contemporaines du rapport au corps qui sont à défendre.

Pourquoi avoir proposé un domaine à Alain Buffard, en ce mois de Novembre 2013 ?
Je connais son travail depuis longtemps. Il a beaucoup montré de travaux à Montpellier Danse. Je suis allé voir son projet à Nîmes****** et je trouvais que c’était totalement le projet des ]Domaines[ qu’un artiste se fasse le curateur, le passeur associatif, le passeur de talent. Montrer le travail des autres, c’est généreux. Il y avait des correspondances et du contenu qui représentaient bien les thématiques régulièrement apportées dans son travail. Comme en plus on l’a beaucoup vu, et qu’il est présenté à Montpellier danse en même temps (ndlr : le 26 Novembre avec Mauvais Genre), ça laisse la possibilité d’inventer d’autres types de formes.

 Est-il possible de rater un Domaine ?

Oui, comme c’est possible de rater un spectacle. Mais la notion de rater est tellement liée à la notion de réussite. L’échec c’est toujours constructeur. Je ne l’envisage pas sous cet angle là. Il y a des difficultés que je peux rencontrer : dans l’échange avec les artistes, dans le planning, dans les discussions, dans les moyens… certains facteurs font que la mise en place des projets n’est pas idéale. Qu’est ce qu’un projet réussi ? Je crois que, selon à qui on s’adresse, on a de multiples réponses.

Les présentations font souvent le plein de spectateurs. Et c’est un public qui est très fin, avec une belle analyse de ce qui se passe au plateau.
En tout cas réceptif.

Ce public a t-il toujours été acquis ou l’avez-vous « éduqué » ?
Non, rien ne vient au naturel. Ça fait plus de dix ans qu’on met en place des dispositifs qui montrent la fabrication sans le résultat. Après, il y a un travail très minutieux que Fanny Delmas met en place sur la réception des publics, la médiation et la formation. Hier, on a assisté à un public extrêmement mixte ,grâce au contenu de la soirée (ndlr : la première soirée du ]Domaines[ d’Alain Buffard où des réfugiés et des bénévoles de la CIMADE était présents) .

Est-ce que vous avez un quota de spectateurs à atteindre ?
En terme de fréquentation on n’a pas d’exigences précises, mais on ne fait pas ça pour qu’il n’y ait personne ! On se fixe des objectifs. C’est aussi une façon de diffuser et de produire de la création contemporaine. Il y a un cahier des charges qui est l’accompagnement des artistes. Donc, aussi aider à trouver le public, la production, la diffusion.

Que peut-on souhaiter au ]Domaines[ ?
On peut souhaiter que ce soit de plus en plus fréquenté. Que ce soient des espaces de rencontres entre ces formes qui sont sans doute en ce moment de plus en plus difficiles à défendre. Qu’elles continuent à être montrées. Le vœux de résister un peu au… vulgaire. Que ça permette de susciter du sens, du goût, que ça donne envie de rencontrer les artistes, de faire de la danse, d’aller au spectacle. De continuer d’être en pratique de spectacle vivant.

Qu’avez-vous pensé du spectacle « Quartiers libres » de Nadia Beugré, qu’Alain Buffard a souhaité intégrer dans son ]Domaines[ ?
Ce qui m’a beaucoup touché, c’est la puissance de cette femme. Il y a une présence qui me plaît chez elle. Elle est. J’aime l’intégrité, l’honnêteté de ce qu’elle dégage. La puissance de sa personnalité, sa générosité au rapport à l’autre. Et puis, ce qui est très émouvant, ce sont les multiples présentations qu’elle révèle de sa posture de femme africaine. Il y a beaucoup de sens, de registres. Cette puissance là, très forte, et la dramaturgie du binoculaire qu’elle utilise.

Ce spectacle était présenté lors d’une des soirées mises en place par Alain Buffard, en continuité d’une exposition de plusieurs artistes, et suivi d’une rencontre avec des réfugiés et des bénévoles de la CIMADE. Qu’avez-vous apprécié dans cet ensemble ?
La continuité de la soirée. La simplicité d’être ensemble et de parler, soit de ce qu’on avait vu, soit de cette rencontre. De nos jours c’est déjà pas mal !

Propos recueillis par Bruno Paternot

* La dernière présentation du Domaine de 2013 sera le 21 Novembre 2013 par Alain Buffard et il y en aura trois sur les deux premiers trimestres de 2014.

** Théâtre universitaire de Montpellier. Le spectacle « Swamp Clu »b est programmé les 10 et 11 décembre 2013.

*** » Adishatz / Adieu »,  de et par Jonhatan Capdevielle. Le spectacle a connu une tournée internationale et continue encore cette saison.

**** L’actuelle directrice du C.C.N. de Montpellier, depuis 1994.

***** Tanguy Viel est écrivain. Il a entre autres conçu et participé au spectacle Nos images avec Mathilde Monnier et le chorégraphe/danseur Loïc Touzé.

******Du 7 Mars au 28 Avril 2013,  Alain Buffard s’est emparé des collections du musée d’histoires naturelles de Nîmes pour en établir le parallèle avec les oeuvres d’artistes contemporains qu’il aime. Expositions, spectacles, conférences, concerts etc. en sont sortis.

 

Visuel : Alain Buffard « Mauvais genre »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives

%d blogueurs aiment cette page :