FESTIVAL NOVART : CETTE « MACHINE FEYDEAU » QUI EMBALLE LE TnBA

feydeau

« Machine Feydeau » / promotion 2013 de Estba / TnBA (Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine) / du mardi 19 au samedi 23 novembre en partenariat avec Novart Bordeaux 2013, festival des arts de la scène.

Troublés, bouleversés, chamboulés, sens dessus dessous, les « spectateurs » (le mot, dans cette ré-création à visage théâtral, est ici impropre à traduire la place occupée par ceux qu’on désigne habituellement par ce vocable sans âme) hilares, assis, debout, couchés (presque ! tant certains résistaient pour ne pas se rouler par terre …) n’en finissaient pas hier au soir à Bordeaux d’acclamer les douze jeunes comédiens issus de la promotion 2010-2013 de l’éstba, l’école supérieure de théâtre de Bordeaux en Aquitaine.

A moins qu’ils ne s’applaudissaient eux-mêmes ces « spectateurs », béats d’admiration, tant ils avaient été inclus dans ce tourbillon qui tel un cyclone déferle sur le plateau, le hall d’entrée (sic : des caméras étaient branchées !), les gradins de la salle Vauthier. Trois heures et quart de pur bonheur. Une belle performance, dans toutes les acceptions du terme.

En osant la litote, on pourrait même ajouter, que pour un spectacle de « fin d’années », ce n’est pas mal, voire pas mal du tout … Pour la circonstance, deux d’entre eux, présents dans la salle, avaient fait le voyage de Paris pour rejoindre leurs petits camarades mais n’étaient pas sur scène. Certes, ils avaient un mot d’excuse, Lola Felouzis et Paul McAleer : leur admission à La Comédie Française qu’ils viennent, en toute simplicité, d’intégrer et qui les retient dans la Capitale.

Alors, Feydeau, un auteur de boulevard à mettre au placard avec le cortège du sempiternel trio mari-femme-amant (ou maîtresse, ne soyons pas sexiste …) ? Un auteur de vaudeville pour personnes d’un âge respectable ayant connu leurs premiers émois théâtraux dans les jupons d’une mère afficionado d’opérettes et d’ « Au théâtre ce soir », émission culte de la TV des années soixante ? Tout aussi vrai que la Terre est plate et que le Soleil tourne autour…

Faire prendre des vessies pour des lanternes, n’est plus de saison. Feydeau est remarquablement contemporain quand il est mis en scène ainsi par Yann-Joël Collin et son complice Eric Louis, dont la rencontre remonte à l’école … de Chaillot dirigée alors par un certain Antoine Vitez. C’est dire si l’exigence d’un théâtre qui questionne, d’un théâtre « qui parle » (non pas au sens de « bavarder » mais de « dire », encore et toujours comme un leitmotiv impérieux), d’un théâtre « vivant » (inscrit dans le processus vital), est au cœur de leur démarche artistique qui se confond avec une poétique politique les engageant à ne rien rabattre des valeurs qui les animent.

Du premier rang de la salle encore plongée dans les ténèbres des débuts, une voix fuse. La lumière revient et une charmante « Vénus à la fourrure », se lève de son fauteuil (on envie –presque – alors son voisin, un notable invité …) pour se retourner vers nous et nous conter ses troubles amoureux. Son défunt mari de général, à qui elle n’a certainement rien à reprocher … si ce n’est toutefois, vu le grand âge qui était le sien, le caractère disons « économe » des « prodigalités » sexuelles qu’il lui accordait, soupire d’amour pour un jeune et frétillant jeune homme (ou homme jeune, c’est selon) qui doit venir incessamment la rejoindre. Lorsqu’elle se retourne, elle découvre un mini short très ajusté qui souligne à merveille les formes de son intelligence, assez exceptionnelle il faut l’avouer, surtout qu’elle n’a pas été « économe », elle, sur la quantité de rouge à lèvres qui enflamme sa bouche.

Mais, sa jeune cousine, l’ingénue fragile, innocente et d’une candeur à faire douter le cénobite (pas le crabe, le moine) de la sincérité des vœux qu’il a prononcés, fait irruption. Se tortillant les doigts des mains tant sa gêne est sensible, les joues empourprées par le rose du plaisir honteux, elle va confier qu’elle a commis l’irréparable que seul le mariage pourra, justement, réparer : elle s’est laissée, oui, … embrasser par un jeune-homme ! Et, devinez ce que le quiproquo après un quart d’heure d’échanges entre les deux jeunes femmes (la sainte et l’autre, plus ou moins « respectueuse ») révélera ? Il s’agissait bien évidemment du même « amoureux » … Ah ! ces hommes, tous les mêmes …

Le ton est ainsi donné : tous les artifices sont réunis (la situation liée à un quiproquo), tous les stéréotypes convoqués (personnages outrés jusqu’à la caricature) et pourtant cela fonctionne à merveille tant le plaisir « naturel » que l’on ressent est palpable. Le Théâtre se moquant des artifices qu’il promeut crée sans aucun doute une jouissance quasi schizophrénique qui se traduit par des rires eux-mêmes frénétiques.

A partir de là, déjà conquis par cette mise en bouche, on va être baladés en tous sens et dans « tous les sens » par une furie de dérèglements (dé)générés par le caractère volage de ces messieurs et mesdames qui rêvent d’entrer en pamoison avec celle et celui avec qui, justement, ils n’ont pas commerce agréé. Mais avant que les portes ne claquent et ne reclaquent (portes hautement symboliques de tout vaudeville, aussi sont-elles déjà en place et le resteront-elles pendant toute la représentation, alors que le reste du décor sera construit « à la demande » par les acteurs … aidés parfois par les spectateurs), on va assister en direct, comme lors de la remise des Césars, à la distribution des rôles-récompenses.

Scène inénarrable des douze jeunes comédiens, tout frais émoulus de l’Estba, livrés au halo du projecteur qui balaie les douze visages tendus, pour s’arrêter sur les heureux et heureuses élus qui auront à endosser les habits des personnages de Feydeau. Ils sautent en l’air, se contorsionnent dans tous les sens pour tenter d’accrocher le cercle lumineux qui les fera acteurs. On se dit, au-delà du plaisir procuré par ses gesticulations clownesques (à valeur ajoutée du côté d’une chorégraphie qui ne laisse pas grand-chose au hasard) que ce qu’ils « jouent » là, c’est ni plus ni moins que la représentation des interrogations qui sont les leurs en tant que « jeunes comédiens sortants ». Le Théâtre dans le Théâtre.

La Parade qui a elle-même précédé cette désignation est une parodie hilarante de la Star Academy où l’on voit une soi-disant placeuse se propulser sur l’espace du plateau (qui se trouve à la même hauteur que la salle, rendant la frontière entre les deux totalement invisible : où commence la « représentation » ? où s’arrête la vie ordinaire ?), s’emparer du micro pour mener la danse et proposer des contorsions hip hop à faire déjanter les corps sociaux les mieux huilés. Quand on veut forcer l’attention et attirer le regard médusé d’un public conçu comme une validation commerciale du spectacle qui est en train de se vendre, il faut viser les paillettes, divertir à « tout prix ». Là encore, le Théâtre, sous couvert de parodie comique, interroge certaines pratiques prétendument artistiques qui en dévoyant l’idée que l’on peut se faire de la mission libératrice inhérente à l’art corrompt le goût de nos contemporains en les rendant addicts de formes « spectaculairement » creuses.

Les limites entre la fiction portée par les quatre pièces de Feydeau retenues (« Notre futur », « Tailleur pour dames », « L’homme de paille », et « Dormez je le veux ») et la réalité sont aussi très volontairement brouillées par ce haut-parleur qui en voix off dicte les indications scéniques à suivre. Amplificateur sonore qui prend sous nos yeux le statut de deus ex machina invisible mais bien présent ; porte-voix de la figure tutélaire attribuée au metteur en scène (qui des coulisses tirent les fils des acteurs, ses jouets) dont il devient le double symbolique.

Dans ce même esprit de « brouillage des lignes », l’espace réservé au jeu englobe aussi bien le plateau (à ras du sol), les gradins (où ont pris place les détenteurs de billets et qui sont régulièrement investis par des individus se poursuivant en hurlant parfois), le hall d’entrée (où une « caméra de surveillance » projette toutes les allées et venues des protagonistes s’égarant dans les arrière-coulisses), l’appartement de « la couturière » (qui prolonge la scène en arrière-plan comme une mise en abyme des tribulations de chacun et dont l’intérieur est continuellement filmé), sans parler de l’écran géant suspendu où les comédiens « au repos » nous adressent de petits signes de reconnaissance nous incluant totalement dans leur jeu.

Le vertige qui s’empare de chacun – aussi bien les « vrais » acteurs, qui sont pris dans un tourbillon décoiffant de courses poursuites de l’objet qui leur échappe (« – Ciel ! Mon mari ! – Ma femme ! »), que les « faux » spectateurs, puisque nous sommes envahis, contaminés, « virussés », par la frénésie ambiante qui annihile toutes limites en dépassant allègrement les bornes de la théâtralité bienpensante – est tel que nous flottons dans un univers extatique propre à nous faire atteindre un état de confusion « étrangement inquiétant » … et totalement euphorisant.

L’utilisation de la vidéo projetant en direct les visages en gros plan et distordus de ceux et celles qui traversent « l’appartement de la couturière », lieu de tous les fantasmes non consommés, sorte de garçonnière ouverte à tous vents, participe de cette atmosphère de vraie-fausse télé réalité où l’on donne à voir l’intimité de chacun en exhibant ses « ébats ».

De même que Feydeau n’avait pas manqué d’introduire les expériences hypnotiques de Charcot à la Salpêtrière, les acteurs se saisissent dans leur « écriture de plateau » de ce que la société contemporaine leur fournit : de la Star’Ac au hip hop, en passant par les magiciens gourous hypnotiseurs tout est bon pour « présenter » un écrin aux répliques de l’auteur de vaudeville. Cette « écho-graphie » est d’autant plus pertinente qu’elle emprunte les données de notre monde actuel pour les projeter dans une lecture critique qui nous dit autant de la mission du Théâtre et de son double ( l’imaginaire du spectateur réveillé par le texte qui fait « événement ») que de la petitesse risible de nos comportements d’hommes et de femmes.

Enfin que dire de l’énergie extraordinaire des personnages acteurs qui avec une générosité qui éclate à chaque instant interprètent avec une jubilation communicative le rôle qui leur a été assigné tout en construisant leur jeu avec les éléments qu’ils ont chacun choisis , sinon qu’elle nous subjugue ? De cette belle « écriture de plateau », mise en scène par Yan-Joël Collin, assisté d’Eric Louis, aucun comédien ne peut être dissocié ; aussi est-il plus que légitime de citer les noms de tous ces acteurs qui d’apprentis n’ont que le nom : Inès Cassigneul, Lucas Chemel, Giulia Deline, Zoé Gauchet, Jonathan Harscoet , Nanyadji Ka-Gara, Christophe Montenez, Ninon Noiret, Jules Sagot, Manuel Severi, Yacine Sif El Islam, et Julie Teuf.

« Machine Feydeau » sera sans aucun doute un point fort du festival Novart 2013 qui réunit sur les scènes de Bordeaux et de sa région, pendant cette deuxième quinzaine de novembre, ce qui se fait de meilleur à l’heure actuelle dans la création contemporaine. Ce beau spectacle qui, mine de rien, en plus de nous rendre euphorique propose en filigrane une réflexion sur le théâtre, mériterait amplement, lui et les acteurs qui le portent, d’avoir une audience nationale tant il s’inscrit dans ce que l’art de la scène peut promouvoir d’excellent.

Yves Kafka

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