FESTIVAL NOVART : « LES NOUVELLES SCENES » EXPLOSENT

julie_teuf

« Les nouvelles scènes » : TnBA, du 27 au 30 novembre 2013, dans le cadre de Novart.

Après le choc de « h. an incident » de Kris Verdonck au TnBA dans le cadre du Festival Novart (cf article précédent), comment « les premières scènes », projets des étudiants de l’éstba, ont-elles pu résister … et donc exister ? Créée en 2007 et installée au sein même du TnBA, l’Ecole Supérieure de Théâtre de Bordeaux en Aquitaine propose en effet un enseignement pratique et théorique au métier de comédien. Le spectacle de sortie de la deuxième promotion (20010/2013), Machine Feydeau, mis en scène par Yann-Joël Collin a remporté un succès amplement mérité dans cette même édition de Novart, en en faisant  l’une des (très nombreuses) réussites de ce festival qui n’est pas sans faire frissonner le souffle de SIGMA sur la cité bordelaise. Parmi les projets personnels dont ils ont écrit les textes ou signé les adaptations, quatre de ces jeunes artistes ont eu « carte blanche » pour présenter leur création au public de Novart.

Dans « Cet enfant » de Joël Pommerat, Zoé Gauchet, avec la collaboration de Giulia Deline, campe une femme, une femme comme beaucoup d’autres, une femme qui attend avec son bébé dans un lieu … où l’on attend son tour. Cela pourrait être celui d’une CAF où l’on fait la queue pour tenter d’obtenir quelque aide nécessaire à sa survie. Là, il s’agit de l’espace du Hall du TnBA où les spectateurs pressés les uns à côté des autres forment une file pour accéder au studio de création. Mais, première surprise, le spectacle, si c’en est un tant le ton est juste et convaincant de sincérité « hystérisante », aura lieu là où on se trouve, dans cet espace voué d’habitude à l’attente.

Soudain, une jeune femme, jusque-là fondue dans la foule, s’adresse à nous pour nous dire … Nous dire quoi au fait ? Nous dire ce que l’humeur du moment – humeur suscitée par « l’extérieur » que nous constituons, nous les prétendus spectateurs reconvertis instantanément en acteurs de cette scène du quotidien qui va se dérouler devant nous et avec nous – lui inspire. Très vite, l’atmosphère euphorique du début va être traversée par des « micros-événements » autant étranges qu’inquiétants. Ce bébé qui émet de petits vagissements, qui vont prendre de l’ampleur pour se transformer en cris, ne comprendrait-il pas, avant tout le monde, le sort qui l’attend ? Pourquoi ce regard empli de tristesse de la mère contraste-t-il avec le sourire bienveillant qu’elle affiche en proposant son enfant, ce qu’elle a de plus « chair », à une inconnue dans laquelle elle a décelé des instincts maternels « hors père » ? Et quand, prétextant aller chercher les habits du petit qu’elle a préalablement niché de force dans les bras de la mère de substitution choisie, elle franchit les portes extérieures du théâtre, on se dit qu’elle ne reviendra pas … Sauf pour saluer … et être chaleureusement applaudie, à la hauteur de la force de sa proposition.

Autre proposition très forte, celle de Julie Teuf, assistée de Nanyadji Ka-Gara, qui dans « Claustria » de Régis Jauffret se met à nue pour tenter de dire l’inimaginable, celle de cette femme retenue prisonnière par son père, pendant vingt-quatre années de sa vie, dans une cave où elle a subi l’horreur de l’inceste et de l’enfermement. Ce « voyage au bout de le nuit » lui est venu à elle, cette comédienne qui excelle dans les rôles exubérants (ah on n’est pas prêt d’oublier la truculente belle-mère de Machine Feydeau !), en recherchant un lieu du théâtre qui pourrait lui suggérer son projet : «  J’ai trouvé la cave. Les dessous de scène. Une grande pièce froide, humide, toute entière traversée de tiges de métal. Les murs et le sol tachés. De faibles ampoules enfermées dans des cages de plastique tout autour de la triste salle. J’ai aimé ce lieu tout de suite. Le plafond bas. Et le malaise. Lieu trouble. Histoire trouble. »

La difficulté était grande avec un tel fait-divers tragique, narrativisé certes par un écrivain, de ne pas sombrer dans le pathos aux antipodes de la distanciation qui, sans renier la charge dramatique contenue dans une telle situation à bien des égards « impensable », évite l’écueil du basculement dans le sordide de la télé réalité. Et à ce numéro d’équilibriste, Julie Teuf excelle tant elle se livre entièrement, corps et âme, tout en restant « au bord » pour mieux observer ce qui se passe en faisant du spectateur le témoin « actif » de l’indicible. Grâce à la générosité de son interprétation, on peut dire que l’histoire de cette jeune femme anonyme s’en est trouvée, le temps d’une représentation, élevée au rang des figures de femmes recluses qui traversent la littérature.

Autres propositions, autres écritures personnelles. Celle d’abord de Christophe Montenez, assisté de Manuel Severi, qui revisite l’univers de « Poucet » pour en proposer un joyeux et im-pertinent détournement. Là où le conte traditionnel de Perrault a fait du Petit Poucet, un héros positif qui, au terme de ce récit hautement initiatique trouvera droit de cité parmi les adultes, les deux jeunes artistes en font un anti-héros se révoltant contre un ordre adulte qui veut les embrigader dans un monde qui n’est pas le leur par définition, puisque ce sont d’autres instances (leurs parents en l’occurrence) qui décident de manière abrupte des places qu’ils devront occuper. Convoquer l’inconscient collectif qui se love dans les plis séculaires des contes pour en pervertir la lecture dans le sens d’une génération, la leur, à qui on a volé sa capacité de révolte sous prétexte de conformisme à vertu intégrative, ne manque pas d’audace.

De même, Jules Sagot, assisté de Yacine Sif El Islam, dans « M. Mou » décrit-il la trajectoire d’un homme transparent à force de renoncements, vécus non de manière douloureuse mais comme une philosophie de vie qui lui va comme une seconde peau. En cela on pourrait dire, si le sujet n’était traité de manière humoristique, qu’il rejoindrait les Epicuriens qui, pour jouir de la vie, avaient fait leur le renoncement à ce qu’ils ne pouvaient atteindre. Adouci comme une eau peut l’être après un traitement qui, en lui ôtant toute impureté lui retire aussi toute saveur et fait d’elle une eau « plate », M. Mou se complaît dans cette béatitude qui fait de lui un heureux et parfait imbécile.  Faut-il voir dans ce « M. Mou » la critique à peine masquée d’un monde où la force d’indignation doit être sans cesse ravivée en chacun, sous peine soit de s’égarer dans des revendications conservatrices, soit de s’éteindre dans un univers consumériste propre à consumer les vrais désirs ?

Dominique Pitoiset, créateur de l’éstba et actuel directeur du TnBA, écrit dans une plaquette : « Si notre école avait une ambition, je dirais qu’elle est très simple en apparence : contribuer avec passion à l’éclosion des générations qui écriront avec pertinence ou impertinence le spectacle vivant de demain. » Ces jeunes artistes, programmés dans Novart, sans oublier leurs camarades qui eux aussi ont produit des projets originaux de qualité, sont les preuves vivantes, s’il était besoin d’en fournir, que cette ambition est loin d’être insensée. Ainsi, « debout sur la limite incertaine entre deux mondes », les spectateurs ont-ils rendu un hommage appuyé aux interprètes qui ont fait d’eux pour un soir, par la magie du théâtre, les acteurs de leur propre ré-création.

Yves Kafka

Visuel : Julie Teuf « Claustria »

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