H. AN INCIDENT : KRIS VERDONCK PERCUTE LE TnBA

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 H. AN INCIDENT : KRIS VERDONCK / A two dogs company / TnBA, du 22 au 23 novembre 2013, dans le cadre de Novart / Création le 15 mai 2013 au Kunstenfestivaldesarts – Bruxelles 

Lautréamont, repris le siècle suivant  par André Breton qui inscrivait ainsi le Surréalisme dans la descendance de l’auteur des Chants de Maldoror, livrait sa définition de la beauté au XIXème siècle finissant : « Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie ». En ce tout début de XXIème siècle, le belge Kris Verdonck, performer, metteur en scène et plasticien, semble leur faire écho en produisant un opéra post-humain flamboyant qui transcende la réalité jusqu’aux confins de l’absurde pour mieux nous la donner à voir.

De même que certains romans et films de la nouvelle vague peuvent paraître déroutants, leur construction et les actions qui y sont consignées échappant à la logique d’une causalité purement cartésienne, cette œuvre à la beauté plastique un brin sulfureuse et étrangement fascinante se présente sous la forme d’une juxtaposition de saynètes dont le fil rouge est celui de l’absurde qui déstructure le réel pour le faire imploser devant nous. Plongés au cœur de cette réaction en chaîne d’une douceur trompeuse, nous assistons à la dissociation de notre vision du monde et sommes comme irradiés par l’énergie iconoclaste qui résulte de ce sabotage en règle.

Pourtant sur scène, les hommes et femmes qui s’affairent à ne rien faire, ou si peu, n’ont rien d’exceptionnels. Ils parlent, crient, se rapprochent, se séparent, gesticulent, se traînent à terre, courent : en sorte, la geste à jamais épuisable de la comédie humaine. Mais les mots qu’ils emploient, ils en ont perdu le sens, et les articulations des syllabes leur échappent aussi. Les chiffres eux reprennent leur autonomie et allez savoir si le sept suit le huit ou s’il ne s’agit pas de l’inverse, à moins que ce ne soit le contraire. Ils veulent s’étreindre mais aussitôt se séparent. Leurs gestes sont coordonnés et désordonnés à la fois. Ils nous ressemblent assez pour créer ce sentiment d’inquiétante étrangeté, de déjà vu, de déjà là, et pourtant … Juste peut-être ce petit pas de côté et cet imperceptible décalage, qui les fixent à répéter inlassablement ce qui les obsède, nous fait vaciller dans une autre dimension.

Les instruments de musique, robots automatisés, se déplacent librement au rythme d’une chorégraphie harmonieuse où l’on voit danser les notes sur la portée des mouvements qui les animent. Rien de plus a-normal que cela. Sur le plateau, les autres personnages s’intègrent à cet orchestre « vivant » et composent  un ballet dont l’évidence s’impose. De la même manière, une armoire est traversée par les allées et venues des personnages en quête d’eux-mêmes, qui apparaissent, disparaissent, réapparaissent avant de s’éclipser à nouveau, sans autre nécessité que le dur désir d’être là et de continuer à avancer. Dans un monde où la mémoire du passé et les espoirs de l’avenir sont barrés par l’impossible du présent, seul le mouvement peut éviter la chute.

Mais avancer vers où, vers quoi ? Peu importe, mais avancer. Dans un univers sans avenir, seul est possible le mouvement même si sa trajectoire est condamnée d’avance à se répéter en boucle. Répétition non à l’identique cependant, et c’est dans cet interstice pas plus épais qu’une feuille de papier à cigarette que vient se loger l’énergie pour continuer encore et encore la répétition des mêmes gestes à la fois inutiles mais essentiels pour rester du côté des vivants ;  quand bien même ne s’agirait-il que d’une monumentale mascarade. Est-ce ainsi que les hommes vivent ? Ces personnages qui répètent à l’infini les figures du même ballet, comme autant de séries qui ânonnent, mais jamais tout à fait de la même façon, éveillent en nous un sentiment d’inquiétante étrangeté ; de lointaines analogies avec des situations vécues sont ravivées, au-delà de l’apparente absurdité dans laquelle ils évoluent et qui leur colle à la peau pour devenir leur.

Alors absurde, cette proposition de ce performer-metteur en scène ? Certes surprenant ce monde qu’il nous présente avec une grande radicalité, mais ce qui est projeté sur cette autre scène est un monde aucunement incompréhensible, un monde déjà « connu » même s’il est refoulé dans les replis d’une censure intériorisée. C’est là la force de la poésie : proposer un regard neuf, un peu décalé, juste ce qu’il faut, un minuscule « incident », un grain de sable, pour enrayer la logique implacable des antiennes bien-pensantes, ressassées à l’envi, et créer dans le saisissement de la surprise l’avènement du sens.

« h, an incident » raconte ni plus ni moins cette histoire. « H » comme Harms Daniil, auteur russe du début du XXèmesiècle dont les écrits à haute teneur  de toxicité  anticonformiste l’ont désigné tout naturellement comme individu éminemment dangereux et subversif ; incarcéré dans les geôles psychiatriques staliniennes, il  meurt de faim à 37 ans dans Leningrad assiégé par les nazis. «  An incident » comme ceux que Kris Verdonck projettent dans ce théâtre musical où les chansons enfantines russes soulignent en contrepoint l’absurdité qui, au-delà de l’humour, fait violence. Un comédien, totalement « perché », double de l’auteur Harms, projette le regard « étonné » du philosophe sur ce qui se déroule, sa manière à lui d’échapper à une société verrouillée par le contrôle, leitmotiv obsédant de la société stalinienne mais qui trouve d’étranges échos dans nos sociétés aux dérives sécuritaires avérées.

Une très belle proposition artistique, tant au niveau esthétique, philosophique que politique, qui déconstruit « à merveille » le monde grâce à la logique de l’absurde, poussée à la jubilation et, ce faisant, construit une cohérence  qui nous éclaire sur le sens à donner à nos existences « humaines ». Quant à son auteur, le dévoilement est tout autant saisissant : Kris Verdonck apparaît pour ce qu’il est, un « dangereux activiste » qui sous prétexte de geste artistique propose, de manière ludique et pour notre plus grand plaisir, une rupture radicale avec les vieilles habitudes de représentation du monde. En filigrane, tout comme Daniil Harms qu’il met en scène, il distille non sans humour la révolte absolue, l’insoumission et le sabotage en règle de l’establishment.

Yves Kafka

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