« NOS PARENTS » : LE COLLECTIF CRYPSUM A LA MANUFACTURE ATLANTIQUE

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« Nos parents » / Collectif Crypsum / La Manufacture Atlantique Bordeaux.

Si l’on en croit Lacan, le sujet de l’inconscient « dans son ineffable et stupide existence, est pris dans les rets du langage et ignorant de ce langage ». La formulation peut apparaître un peu confuse dans sa complexité jargonnante et pourtant elle éclaire les multiples facettes des différentes parties, imbriquées les unes aux autres, qui aboutissent à cette « chose » indiquée plus haut.

D’abord, le nom du collectif qui a engendré ce spectacle mérite un arrêt sur image pour en tenter un décryptage. Si vous cherchez ce nom, y compris dans le Littré, vous ne le trouverez pas … Et pour cause, il n’existe pas. Il a été emprunté à un romancier argentin qui l’avait lui-même inventé. Pourtant, phonétique à l’appui, le collectif fait remonter son origine au registre médical et en propose une définition : « glande de passage à l’acte » Certes, pour un passage à l’acte, cela en est un effectivement. Dans l’incapacité de dire ce qu’est la nature protéiforme de cet amalgame d’auteurs, comédiens, metteurs en scène, techniciens, qui le constitue, il s’est revêtu de cette appellation et de la définition qui va avec. Geste artistique inaugural qui comme dans la pulsion scopique révèle l’essence de son projet : « Crypsum est un collectif artistique à vocation pluridisciplinaire œuvrant à l’adaptation et à la représentation théâtrale de textes non destinés à la scène ».

Ensuite, le titre donné à ce spectacle, « Nos Parents », perversion de « Mes parents », roman familial fantasmé par Hervé Guibert et publié en 1986 où l’auteur mêle à la réalité de ses souvenirs revus et visités, l’auto-fiction de ses fantasmes. Et comme si la complexité de l’œuvre originelle ne suffisait pas, les membres du collectif en rajoutent encore en insérant dans cette adaptation leurs propres « souvenirs-écrans ». En somme, une sorte de bouillie bordelaise destinée à nous prémunir de nos maux familiaux en les mettant en scène par le biais de projections réciproques.

Le dispositif scénique imaginé par Olivier Waibel et Alexandre Cardin est tout aussi parlant. Trois gigantesques écrans, réunis ou dissociés, vont servir de surface de projection à ce qui s’élabore sur scène du roman familial, ou plus exactement, des romans familiaux réunis en un seul, symbiose de ceux d’Hervé Guibert, des comédiens (invités à montrer leurs photos de naissances, d’anniversaires, ou de mariages de leurs parents, etc.), et des spectateurs happés par cette histoire aux incidences universelles. Non seulement, sur l’écran a été préenregistré un film montrant un comédien (Alexandre Cardin, au charme d’ange pasolinien de l’auteur) jouant la scène, issue du roman, où Hervé Guibert raconte le jour où il a filmé sa mère, mais encore la caméra est saisie à tour de rôle par les trois comédiens (les deux autres étant, Elodie Buisson et Miren Lassus-Olasagasti) pour filmer en direct leur propre jeu, ainsi distancié aussitôt que produit.

La créativité du collectif ne s’arrête pas là. Ils échangent leur rôle et jouent tour à tour, indistinctement, la mère, le père, les grand-tantes Suzanne et Louise, le frère, la sœur, comme si tous les personnages étaient interchangeables pour mieux suggérer que nous aussi spectateurs nous faisons partie de l’histoire. Et que, ce qui s’élabore sous nos yeux mêlant « passé re-composé », « présent de narration », réalités revues et corrigées et vraies auto-fictions, n’était que le maelström commun dans lequel chaque existence était immanquablement prise.
Hervé Guibert avait commis ce livre comme on commet un crime : oser, dans un récit éclaté, coucher sur le papier tout ce qui le constituait et le reliait à sa famille.

Sur les traces d’André Gide, le « Familles, je vous hais » résonnait comme un plaidoyer pour la « vérité » (la sienne) de ce que fut son rapport à ses géniteurs. Mais énoncer cela ainsi c’est placé, dès l’origine, son récit sous le signe de la suspicion : son père n’étant sans doute pas son père biologique, sa mère s’étant faite, selon les dires de ses tantes maternelles, « engrosser par un prêtre ». Si l’existence débute par un mensonge qui la fonde, où sont les frontières entre réalité et invention ? S’autorisant ainsi tous les glissements entre ces deux mondes indissociables, tant leurs frontières sont ténues, Hervé Guibert avait, dans « Mes Parents », repris, réinventé, reconstruit, de manière « crue » ses souvenirs d’enfance, allant même jusqu’à faire mourir ses parents (encore vivants quand le livre a été publié) pour les préserver de la cruauté que ces derniers lui avaient fait vivre ou pour carrément les achever. Mais qui est le plus cruel ? Celui qui dit la cruauté des autres ou ceux qui en sont à l’origine ?

Dans « Nos Parents » les comédiens – metteurs en scènes – vidéastes – techniciens de l’image et du son s’emparent à leur tour avec fougue et frénésie de toutes ces histoires familiales, celles de l’auteur mais aussi la leur, dont la trame est universelle : sexe, amour, trahison, petits arrangements avec la réalité et grands mensonges face à l’éternel. Comment sur-vivre à tout cela dont nous sommes faits, à un degré ou à un autre, nous qui « ignorons » les secrets familiaux dont nous sommes issus tout en les pressentant au plus profond de notre être, grouillants là, tapis dans l’ombre comme de petites bêtes arachnéennes dont il faut nous protéger, coûte que coûte, en tentant d’échapper à la toile dans laquelle elles emprisonnent nos vies ?

Le résultat est jubilatoire. Cette effervescence qui est projetée hors de nous, sur ces trois écrans simultanément joints ou disjoints, va produire un effet cathartique ressenti, outre le plaisir esthétique lié à la mise en jeu, comme libérateur des non-dits emmagasinés et qui en se fossilisant nous conduisent immanquablement vers des désastres névrotiques. En effet, ce qui faisait jusque-là « écran » au surgissement des secrets familiaux enterrés va être projeté en trois dimensions. Impossible, tant l’énergie déployée dans cette écriture de plateau est grande, de se protéger des projections qui nous atteignent de plein fouet pour mieux faire circuler en nous la parole bannie.

On redécouvre alors que l’amour et la haine sont comme la lumière et l’ombre, l’un ne peut décemment exister sans l’autre. De ces fragments de discours amoureux arrachés à sa mémoire autofictionnelle, Hervé Guibert avait tiré un livre qui l’avait consacré comme un nom incontournable de la littérature du XXème siècle. Grand ami de Michel Foucault qu’il fascinait aussi par sa beauté sulfureuse, de Roland Barthes dont « La Chambre Claire » résonne (un an auparavant !) comme l’écho de « L’image Fantôme » (récit né de l’incident de la pellicule non enclenchée alors que l’auteur de « Mes Parents », qui vouait à sa mère autant d’amour que de haine, l’avait convaincue de poser pour lui), cet écrivain photographe était de la trempe des anges démoniaques.

Le collectif Crypsum, en brouillant apparemment le message originel, en le disséquant en séquences filmées et jouées, et en le parasitant d’autres données (les leurs et les nôtres), a bousculé les lignes pour élever au rang de saga universelle ce qui était au départ un récit singulier. Et on sort ragaillardi de cette expérience : comme le linge sale qui se lave « en famille », cette mise en pièces des secrets familiaux métaphorisés sur scène par ces morceaux de viande crue que chacun s’arrache, a trouvé le lieu où il avait enfin droit de cité.

Yves Kafka

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