« LA PORNOGRAPHIE DES ÂMES », « FOUDRES » : DAVE ST PIERRE AU THEÂTRE DE LA VILLE

Genevive-Blanger_photographe_Wolfgang-Kirchner-La-pronogr

Dave St Pierre : La pornographie des âmes / (Un peu de tendresse bordel de merde) / Foudres / Théâtre de la Ville / 6 – 15 février 2014.

Fugue et fureur, un humour dévastateur, énormément de tendresse, des sentiments et des secrétions qui dégoulinent sur le plateau, le tout porté par une énergie intarissable, voici les ingrédients que Dave St Pierre utilise jusqu’à satiété dans sa trilogie actuellement à l’affiche au Théâtre de la Ville.

« L’excès est viscéral, je n’y peux rien, c’est là, dans mon esprit », concède le chorégraphe canadien qui revendique pour ses créations l’immédiateté et la turbulence des pulsions, l’euphorie, la mise en danger, le droit à l’erreur, le vacarme incessant, parfois contradictoire de l’humain. La pornographie des âmes, premier volet d’une trilogie qui se poursuivra avec Un peu de tendresse bordel de merde en 2006 et Foudres en 2012, est la pierre angulaire d’un travail percutant, axé sur la nudité des corps et le trop plein de matière. Sous la forme d’un catalogue non–exhaustif de petites histoires du quotidien, cette création embrasse toute l’étendue de l’humain, s’érige en véritable cantique de son territoire perpétuellement mouvant, labouré de drames terribles ou insignifiants, de pathos, de poésie quelque peu prosaïque et de vulgarité confondus. Son Introduction contient déjà les germes de toutes les pièces à venir.

Dans un geste inaugural, sous forme de cadavre exquis se dépliant méthodiquement en 26 sections – petit a/ la course, petit b/ Jeanne Moreau, petit c/ la ligne… – le chorégraphe se tient au cœur même de la potentialité, travaille le temps dans une démultiplication moléculaire de la mémoire inscrite à même le corps par les menus rituels de la vie en société. Loin d’imposer un carcan schématique, le dévoilement de son principe d’auto-génération nourrit en permanence la pièce, donne du sens aux épisodes qui vont se succéder frénétiquement, offre les clefs à la fois de la réduction et de ses développements, instaure, l’air de rien, un ample mouvement dialectique entre l’acte de nommer et ses actualisations particulières. Ainsi nous allons reconnaître dans le déhanchement lent et langoureux d’un danseur le gogo boy annoncé dans l’Intro. Ainsi nous saurons que certaines scènes, le cunni, par exemple, sont exclues systématiquement de la représentation, pour des raisons faciles à imaginer. La linéarité de l’énumération est également bouleversée par le retour à plusieurs reprises de la séquence toujours renouvelée des messages obsessionnels sur un répondeur, sorte de rengaine qui émaille la pièce de ses humeurs accablantes, exacerbées, contradictoires, fort imprévisibles.

Dave St Pierre prend le soin de ménager, tout au long du spectacle, de véritables poches de virtualité. Le reste de la troupe se tient aux abords du plateau lors de pas de deux endiablés ou encore lors de soli époustouflants. Ainsi, ce mouvement classique emporté par les vagues de chairs d’une danseuse en excès de poids. La circulation de regards est essentielle, telle que la séquence des Twin Towers nous la démontre par a+b. Le chorégraphe canadien imagine les chocs d’imaginaires les plus disparates : un après-midi à la piscine peut donner lieu à la rencontre incongrue de l’univers du Lac des cygnes et d’un Jésus qui marche sur l’eau, le tout sur le fond d’une noyade pressentie dès l’Introduction.

Rodrigo Garcia – vous êtes tous des fils de pute ! – ou encore Pedro Juan Gutierrez fournissent la matière brute de La Pornographie des âmes. Il est vertigineux de découvrir dans une citation de l’auteur cubain de la Trilogie sale de la Havane, les origines de la création suivante, Un peu de tendresse bordel de merde (2006).

Dave St Pierre assume les emprunts : Jan Fabre, Pina Bausch, Wim Vandekeybus nourrissent tout particulièrement Foudres (2012), la dernière pièce de ce programme en alternance au Théâtre de la Ville. Robes soyeuses et sceaux d’eau jetés à pleine figure des protagonistes, une mare de faux sang, larmes pathétiques et autres secrétions, des bonds effrénés et une énergie explosive, tout est bon pour évoquer le fatras d’un coup de foudre. Les voyants passent au rouge, le chorégraphe le clame d’ailleurs crânement : « ça ne sera jamais assez pour moi : jamais assez vulgaire / chaotique / violent / virulent / animal / humain / perdu ».

La pièce prend parfois des allures de grosse production hollywoodienne. Il n’en demeure pas moins que la vision des angelots nus et sexués, frappés de petits vices mondains, en proie à l’ennui comme à l’agitation, bagarreurs, hurlant, s’arrachant les plumes, pétant les plombs dans des séances de thérapie de groupe qui virent à la partouze, échaudés dans des rituels nuptiaux, piètres Cupidons ratant sans cesse leur cibles réduites à l’état d’écorchés vifs, véhicule quelque chose d’irrévérencieux, de libérateur, de foncièrement instable et subversif. Il reste la rage de cet homme et de cette femme qui rampent sur les murs, qui se lancent les poings serrés dans des sauts à la vie à la mort, sans savoir si quelqu’un sera là pour les rattraper. C’est dans la suspension de ces chutes interminables, à couper le souffle, que Dave St Pierre touche au plus juste la fureur de l’être amoureux.

Smaranda Olcèse

Visuel : « La pornographie des âmes », photo Wolfgang Kirchne

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