BURN OUT GLOBAL AVEC « PULVÉRISÉS » AU TNS

5. 20132014_Spectacle_Pulverises_-®FranckBeloncle_5968

« Pulvérisés » d’Alexandra Badea / Mise en scène Aurélia Guillet et Jacques Nichet / Coproduction et création au TNS, Strasbourg.

Nous vivons dans un monde où la communication est au cœur des problématiques et où la rapidité est de rigueur. Sans internet, serions-nous perdus ? Sans téléphone portable, serions-nous injoignables ? Sans wifi pour se connecter partout même dans les airs, que deviendrions-nous ? Sans accès aux réseaux sociaux, serions-nous en manque ? Tout cela semble inimaginable. « Pulvérisés » au TNS nous plonge dans un univers où tout est lié, connecté et, paradoxalement, invivable, comment ne pas perdre pied avec la vie et soi-même quand on doit être rentables ?

Sur scène, on est face aux deux parois d’un cube, deux écrans qui montrent les visages à la fois réels et irréels des personnages dont il va être question. Devant ces écrans, un petit cube noir est posé au sol. Deux acteurs, un homme et une femme, Stéphane Facco et Agathe Molière s’alternent sur scène et donnent voix et corps aux personnages, éparpillés entre l’Afrique et la Chine, dont ils nous relatent l’existence.

« Tu ouvres les yeux / Paupières lourdes / Ton corps glisse sur le drap / Contraction du grand adducteur / Spasmes multiples du triceps / Sécheresse de la muqueuse buccale / Tu ouvres les yeux et tu les refermes / Agression de l’environnement / L’odeur du lit ne t’appartient pas / Rien ne t’appartient ici / Même pas les allumettes, les bouteilles de whisky en plastique, les cotons tiges, les pantoufles jetables ou la cire à chaussure / Tu es pulvérisé dans l’espace / Tu es hors du temps paumé entre des latitudes et des longitudes qui s’embrouillent dans ta tête / Dehli, Tokyo, Dakar, Sao Paulo, Kiev, Hong-Kong, Santiago / Tu ouvres les yeux / Tu t’accroches à ton oreiller et cherches / Pendant quelques secondes tu es incapable de te situer sur ta carte géographique intérieure / Tu fermes les yeux / Rabat, Mexico, Bucarest, Kinshasa, Melbourne, Kuala Lumpur / Rien rien rien de tout ça / Ton regard flou balaie la chambre 9715 / Le même intérieur cinq étoiles, design formaté identique aseptique et serein pour que tu retrouves tes repères de Bogotá à Saint-Pétersbourg / Your Host from Coast to Coast / Un seul détail te sauve / L’étiquette de ton bagage SHA comme Shanghai ».

Il s’agit de Vincent Pantone, responsable Assurance Qualité Sous-traitance originaire de Lyon. Il travaille pour une entreprise de télécommunications française, passe d’une ville à l’autre, d’un pays à l’autre, d’un monde à l’autre. La plupart du temps il est loin de chez lui, il dialogue avec sa femme et son fils via skype ou un autre système du même genre. En parallèle, il est excité et bande pour Ange de la Nuit 5-0 et ses seins qui s’approchent de sa webcam. Quand il rentre chez lui, il essaie de communiquer avec son fils qui le rejette et il continue ses échanges avec l’Ange. Quand la réalité est trop loin, pourquoi ne pas l’oublier et se diffracter dans un virtuel peut-être plus accessible, plus lointain, plus excitant et plus simple paradoxalement ?

Les autres protagonistes sont :
. Un superviseur de Plateau résidant à Dakar. Il demande à ses employés de se présenter sous des noms français, Micheline Machin, Martin Trucmuche, il faut donner l’impression aux français qu’ils appellent qu’ils sont français comme eux. Exit donc l’accent, exit les noms africains, exit la nourriture africaine ou même les horaires, pour être un bon commercial pour français, le mot d’ordre est de donner l’illusion que l’appel est passé depuis la France, donc gommer qui ils sont…

. Une opératrice de fabrication résidant à Shangaï, Daxia We, exploitée, sous-payée, elle a 16 ans et travaille pour payer les études de son frère. Sa mission : elle doit monter des circuits pour la même entreprise française de télécommunication qu’Abba Ndiar à Dakar. Comme Chaplin dans Les Temps Modernes elle répète inlassablement les mêmes gestes, la cadence ne doit pas baisser, il faut être rentable. Pour résumer « J’fais des trous, des p’tits trous, encore des p’tits, des p’tits trous, des p’tits trous, toujours des p’tits trous », il y a de quoi devenir dingue, non ? Et que se passe-t-il quand Vincent Pantone s’y trouve et se rend compte des conditions de travail ? Après quelques hésitations, il fait néanmoins ce pourquoi il est payé : il négocie le tarif des pièces à fournir à la baisse, aucune évolution des conditions de travail ne pourra donc être possible.

. La dernière est une ingénieure d’études et développement, Ana Martin, résidant à Bucarest. Comme les autres, elle travaille aussi avec acharnement pour cette entreprise de télécommunications française, elle doit mettre en place des projets et être sélectionnée pour pouvoir aller travailler en France. Elle doit être exceptionnelle, elle exige d’elle-même l’excellence, elle attend la même chose de ceux qui l’entourent et de sa famille, elle fixe des règles dont il ne faut pas s’écarter, elle ne peut échouer. Mais quand, ce n’est pas son projet qui est sélectionné par le responsable français, comment continuer, comment poursuivre sa vie, comment ne pas abandonner et comment ou pourquoi continuer à avoir des exigences d’excellence si elles ne servent à rien ?

Ce qui est montré ici avec Pulvérisés ? Un monde qui pense la vie et les êtres comme des consommables. On est face à un monde où tout est « Made in China » ou « Made in India », où tout est loin et proche en même temps, où les repères sont éclatés, où tout ce que nous faisons doit se faire rapidement, où l’on doit avant toute chose être rentables. Le texte d’Alexandra Badea mis en scène par Aurélia Guillet et Jacques Nichet, sur le mode du tutoiement s’adresse à la fois aux personnages lointains et à nous-mêmes, nous pourrions être eux, ils pourraient être nous-mêmes. Le hic ? Aucune happy end n’est possible avec cette façon de vivre et d’envisager l’humain comme étant interchangeable, exploitable, consommable… Mais comment se rendre compte de cela : ce qui est loin de nous arrive-t-il vraiment ? Peut-être est-ce une caricature, non ? Non. « Pulvérisés » dresse un constat d’échec de la vie et du monde, ils ne proposent pas d’échappatoire, seulement un mur.

Cécile R.

Production Compagnie L’inattendu / Coproduction : Théâtre National de Strasbourg, Théâtre de la Commune-Centre Dramatique National d’Aubervilliers, Compagnie Image 1/2

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Visuels : Pulverisés, © Franck Beloncle

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