L’ETAT DU CIEL : « DES CHOSES EN MOINS, DES CHOSES EN PLUS », AU PALAIS DE TOKYO

PdT-EDC-perf2-039

L’état du ciel : Des choses en moins, des choses en plus / Palais de Tokyo / 14 février – 2 mars 2014.

Enchevêtrement de temporalités distinctes, processus d’intensification de l’expérience qui saisissent de manière fulgurante ou, au contraire, œuvrent souterrainement, dans la durée, environnement résolument vivant qui se laisse arpenter selon divers parcours possibles, l’exposition « Des choses en moins, des choses en plus » interroge la place décisive de la performance dans la création contemporaine.

L’escalier monumental qui nous conduit dans l’antre du Palais de Tokyo dévoile déjà le paysage mouvant, en perpétuelle transformation de l’orbe de New York : des visiteurs sillonnent l’espace sur les vélos mis à leur disposition par l’artiste Ann Veronica Janssens, s’immobilisent comme en apesanteur hissés sur la sculpture participative de Didier Faustino, Opus incertum (2008), qui rejoue la célèbre photographie Le Saut dans le vide (1960) d’Yves Klein, investissent la Structure multifonctions modulable de Nicolas Floc’h, discutent à bâtons rompus d’art contemporain avec Mauricio Ianês, performer brésilien qui les accueille tous les jours, de midi à minuit. Placée en haut de marches, l’œuvre historique de Ian Wilson, Chalk circle on the floor(1968), risque de passer ainsi inaperçue, cercle discret tracé à la craie à même le sol, foulé aux pieds par les visiteurs et voué ainsi à l’effacement. Agnès Violeau et Sébastien Faucon, les deux commissaires de l’exposition Des choses en moins, des choses en plus lui confèrent une position liminaire, en préambule d’un parcours poétique et inspiré, imaginé à partir des collections immatérielles du Centre National des Arts Plastiques, qui met à l’honneur le vivant dans les espaces du musée. Œuvres performatives, fragmentaires, participatives, in progress, résolument ouvertes, appellent de leurs vœux les interactions avec visiteurs. C’est le geste, davantage que le regard, qui se déploie dans un espace-temps foisonnant, lequel se ressource dans la pensée pure, aussi bien que dans l’humour, dans la conscience politique et les émotions.

La pièce de Nina Beier & Marie Lund, History makes a young man old (2008–2010), semble réaliser dans son globe de cristal cette indicible synthèse. Les cicatrices et aspérités qui marquent sa surface disent le processus même de production de cette œuvre à protocole, empruntée à la collection du FRAC Lorraine, qui devient une métaphore du travail curatorial. Elle est placée à même la dalle en béton brut du Palais de Tokyo, au pied du rideau de Ulla Von Brandenburg, Curtain (2007) qui pose d’un geste simple le décor d’un théâtre immatériel où les commissaires d’exposition ont imaginé un subtil dialogue entre des œuvres sonores (Boris Charmatz, Philippe Katrine ou encore Lawrence Weiner, au fil des jours) et les films parfois rares de Gordon Matta-Clark, Eleanor Antin ou Christian Marclay. La vidéo de ce dernier, Mixed Reviews (American Sign Languag, 1999–2001), offre une image de ce corps à corps avec la musique finement orchestrée dans le salon sonore entre les banquettes d’écoute et le Dance floor (2011) de Cécile Paris.

Une fine intelligence caractérise la construction des espaces. L’œuvre de Pierre Bismuth, Des choses en moins, des choses en plus (2013), qui donne d’ailleurs son titre à l’exposition, favorise les circulations plus qu’elle ne sépare. Les découpes réalisées dans la paroi du Palais de Tokyo évoquent les travaux dans l’espace urbain de Gordon Matta-Clark. La liberté de ton, le caractère subversif et enjoué de son film Tree dance se retrouve dans la proposition de Dora Garcia, Steal this book (2009). Cette sculpture ouverte, à réception libre, active, contradictoire, lance, de par cette injonction nonchalante, un questionnement de l’autorité des normes de l’institution muséale – avec la complicité des gardiens qui jouent magnifiquement le jeu, alternant des moments de réprimande et une feinte manque de vigilance –, sollicite directement le libre arbitre de chaque visiteur.

La dimension politique du propos est évidente dans la performance de Béatrice Balcou, Untitled Performance #2 (2013–2014), qui prend à contre-pied les mots d’ordre de la société actuelle en quête permanente de productivité. La performativité et la rentabilité sont déjouées par l’artiste qui s’obstine à emballer et déballer des tableaux avec une méticulosité qui frôle le rituel.

Mesurer un corps, le sien ou celui de quelqu’un d’autre, voici le protocole d’Intime et personnel, l’une de premières performances d’Esther Ferrer, artiste dont le Mac/Val consacre au même moment une belle exposition monographique. Ce geste extrêmement simple renvoie, sous son apparence anodine, à la violence larvée d’un pouvoir normatif toujours prêt à quantifier, à mettre dans des cases et à dresser des profils anthropomorphiques. Il se fait également écho de la difficulté grandissante à nouer des relations sociales, à aller vers l’autre pour le saisir dans ce qu’il a de plus propre.

Connaissance intime et jeux d’échelles fabuleux sont les ressorts de la performance de Malena Beer qui s’adresse à un visiteur à la fois. Imaginée comme un parcours sensible, hautement subjectif, cette pièce offre une expérience intensifiée des énormes espaces du Palais de Tokyo et réinvente ainsi à chaque fois l’exposition. Les yeux fermés, les sens aux aguets, guidé par un performeur, le visiteur goute l’atmosphère dense que respirent les œuvres, se perd dans les recoins cachés, s’abandonne à la caresse d’un rayon de soleil furtif. Marche, danse, course, suspension, perception amplifiée et modifiée du réel, état de conscience augmentée, Un-visiblepermet de saisir avec une acuité inouïe la prodigieuse tectonique de l’imaginaire que l’expositionDes choses en moins, des choses en plus met en circulation.

Les Viewers de Carole Douillard démultiplient dans des jeux de miroirs le regard du public. Une programmation foisonnante ponctue ce projet curatorial qui s’inscrit dans la durée et s’affranchit nettement de toute logique spectaculaire. Les interventions de Noé Soulier, Mouvement sur mouvement, Hsia-Fei Chang, The Last Goodbye, Christophe Fiat, La Poésie, constituent autant de rendez-vous, parmi d’autres, qui déclinent l’écriture des Choses en moins, des choses en plus, à travers le prisme de l’art vivant.

La proposition d’Alex Cecchetti, Nuovo Mondo, déborde d’ailleurs allégrement les limites temporelles de l’exposition qui se prolonge ainsi subrepticement et continue à informer l’esprit des lieux.

Smaranda Olcèse

PdT-EDC-perf-258

PdT-EDC-50

photos Aurélien Mole

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • Mots-clefs

  • Archives