LES HIVERNALES D’AVIGNON : LES HIP-HOP, A LA RECHERCHE DES REGARDS

anne-nguyen

LES HIVERNALES d’AVIGNON – 36ème édition / Du 1er au 8 mars 2014.

La foisonnante 36ème édition des Hivernales au CDC d’Avignon, dirigé par Emmanuel Sérafini, fait le pari cette année de se consacrer à la scène du Hip-Hop. De quoi effrayer l’esthète que ne trompe pas l’exploitation du thème socioculturel courant sous la labellisation artistique du hip-hop. De quoi exciter la curiosité de tous ceux qui en sentent l’énergie de vie, de révolte.

Trente-sept représentations dont douze créations, sont programmées en une semaine (1), soit vingt-cinq compagnies. C’est un défi en 2014 à l’heure des budgets comprimés et de la remise en cause du régime de l’intermittence via le Medef, alors même qu’il ne peut plus être reproché aux artistes des scènes publiques de manquer de spectateurs. Sur ce point, les Hivernales ont presque déjà fait le plein de leurs jauges. La scène du Hip-Hop intrigue, et attire.

Qui suis-je ? Le Hip-Hop a la réputation d’une danse populaire. Apparue dans les années 80 aux Etats-Unis, c’est une culture chorégraphique et musicale, et surtout une culture de la rue, avec son expression plastique à travers les tags et les graffitis. Si elle vient de la de pratiques spontanées qu’il est possible de voir aujourd’hui un peu partout en Europe ou en Afrique qui pourraient passer pour des passe-temps de « jeunes désoeuvrés » voire déphasés, elle va cependant s’exposer dans la rue, dans l’espace public donc.

En cela, elle a une dimension politique évidente (il y a une pudeur du corps qui s’arrache là) et elle a pour corollaire le rap, qui est au départ aussi une pratique poétique spontanée, collective, de rue (je rappelle le principe du rap : des jeunes improvisent en cercle, parfois sans même de beat musical, et disent ce qui les révolte) à la portée protestataire évidente. Le Hip-Hop dans ce contexte a la valeur d’une objection critique à la vie ordinaire, d’une revendication politique à l’expression et à la représentation de corps coincés dans des « zones défavorisées » comme dit l’euphémisme et sur lesquelles se plaquent des représentations falsificatrices, en contrepoint d’un sentiment d’exclusion sociale éclatant.

Par son histoire, le hip-hop est une expression d’identités métissées, qui a pour point de départ le combat des Black Panthers aux Etats-Unis contre la privation de droits par censure raciste. En France, blacks et beurs trouvent dans le modèle américain une identité « moderne », une dignité, qui relève leurs identités singulières souvent rabattues sur le concept (très douteux) d’identité ethnique. Ils y apportent leurs propres influences liées à l’histoire du colonialisme et du néo-colonialisme et de d’autres formes de racisme, donc d’autres types de corps blessés. Le hip-hop peut être éclairé par les analyses du blackface, forme théâtrale américaine du milieu du 19è siècle, qui a été commenté dans un livre de 2008 en terme d’hybridation, de contamination, entre des traditions hétéroclites de représentation collectives de communautés brimées, à travers le concept de « lore » : « un lore [est] sans folk, un lore n’est la propriété d’aucun groupe ethnique ou social, la végétation d’aucun sol ; une matrice de savoirs, de récits et de pratiques qui, à l’inverse, est tout entière affaire de circulation » (2).

Suis-je un artiste contemporain ? Tout commence à se compliquer quand ces pratiques « spontanées » d’improvisation du hip-hop sont replacées sur une scène de théâtre ou de danse contemporaine. A première vue, rien que de très louable, dans la perspective d’ouvrir ces scènes assez mystérieuses pour les néophytes, scènes qui, bien que sensibles aux questions multiculturelles, sont loin de représenter sur leur plateau le phénotype métissé des villes. Tout aussi louable le projet d’intégrer dans l’art contemporain des pratiques artistiques qui a priori ne viennent pas des même questionnements et d’ainsi « valoriser » le hip-hop comme style artistique.

Mais à seconde vue, le hip-hop entre dans une dialectique très âpre avec une partie des pratiques chorégraphiques contemporaines qui sont plus dans la recherche. Sur un point en particulier, qui est la question du mouvement ou du geste. La recherche d’interprète qui fait bouger les scènes depuis plus de vingt ans (en théâtre comme en danse) est fondée sur une critique du corps mécanique, comme du corps pathétique, ce qui a d’ailleurs ouvert un champ à des formes improvisées, même si dans des cadres très écrits justement. C’est une recherche qui s’appuie sur la mémoire de l’interprète, de sorte qu’il n’est au plateau et au présent que dans la mesure où il reste dans une temporalité très difficile à mobiliser, dans le rythme de sa mémoire propre. Ce qui se recherche, c’est de toucher celui qui regarde, de créer un lien entre actants et regardants. Ce n’est pas la monstration, ni l’exhibition, ni la démonstration, ni le show, qui placent les regardants entre l’admiration pour le sensationnel mâtiné d’émotionnel de l’événement et la position de surveillants qui analysent ce qu’ils voient, mais une volonté de crever le mur de la représentation en accordant le temps des regards et le temps des interprètes.

Pas sûr et cela ne m’intéresse-t-il ? Il n’est pas difficile quand on regarde du hip-hop (mais aussi d’autres types danses pratiquées en club comme le voging aujourd’hui) de voir qu’il est fondé sur une synchronisation entre le mouvement et la musique. Cela veut dire sur un présent qui résorbe passé et avenir dans la réussite d’un instant où le corps via ses aptitudes acrobatiques parvient à mimer le son et à retrouver un appui sur le monde extérieur. Ce n’est pas pour rien que le hip-hop vient d’une souffrance sociale sans nom, celle d’être privé de représentation, de regards, d’une manière qui coupe de l’extérieur – et cela est moins su, qu’un être désocialisé n’a plus d’image de lui, plus de « je » faute de pouvoir se projeter dans un « nous » car le « je » se constitue dans une dialectique avec un « nous ». Il ne faut pas s’étonner de la nécessité de la bande dans le hip-hop, de cette évidence qu’il s’agit de se montrer à l’autre (l’ami) comme au passant, pour élaborer une image de soi à partir d’un regard provoqué. Le hip-hop, c’est une mode aussi, c’est un style de vie, c’est une manière de se projeter dans le présent pour ne plus traîner un passé empoisonné et insoluble.

Donc en apparence, on a des danseurs assez mécaniques bien qu’en improvisation, qui combinent un certain nombre de figures qui finissent par se répéter. Les danseurs font montre d’une certaine énergie, portés qu’ils sont, dynamisés, par une musique elle-même assez répétitive pourtant. Bref tout pour faire un spectacle spectaculaire que le spectateur n’a plus qu’à regarder de loin pour se régaler des yeux, une fois réarrangé par un metteur en scène qui saura jouer du son et lumière. Un divertissement plus ou moins sensationnel avec sa touche peuple. C’est un cliché mais cela peut aussi être cela un spectacle de hip-hop. Et la manière dont les services de communication (pas celui des Hivernales) jouent souvent sur cette corde du sensationnel est éloquente.

Regardez-moi autrement. Alors, la question artistique proprement dite, que propose la programmation des Hivernales qui est un festival ordinairement dédié à des artistes de la recherche chorégraphique (3), c’est comment le hip-hop peut migrer sur la scène contemporaine, comment ses gestes, ses rythmes, peuvent se déplacer ; c’est la question du rythme, du tempo de l’interprète, de la temporalité des mouvements, de la mémoire. Mais c’est aussi comment le trouble dans l’identité qui est à l’origine de son jaillissement croise la recherche chorégraphique sur ce thème. Enfin, c’est comment il peut offrir ses interprètes aux regards d’une manière qui permettent de sortir le hip-hop de son ghetto (genre l’art des blacks et des beurs). C’est peut-être aussi ce désir qui couve sous la culture hip-hop, celui de rencontrer des regards d’ailleurs. Le pari des Hivernales c’est d’offrir une telle diversité des interprétations de hip-hop et de ses modes de représentations (et je ne ferais pas ici une topographie des pièces présentées qui vont de la plus proche de la recherche chorégraphique de formes au spectacle quelque peu sensationnel) que probablement va se créer un espace critique fécond qui permette non pas de répondre à ces questions mais de les soulever, d’interroger aussi la danse contemporaine par le hip-hop et vice-versa. Et cela d’autant plus qu’elles s’accompagnent de nombreuses rencontres, d’expositions (une sur Caroline Carlson qui inspire une pièce), de projections (dont à la maison Jean Vilar en continu sur les danses urbaines)…

Mari-Mai Corbel

1- ou presque : les Hivernales ont débuté le 27 janvier avec la présentation de la 36e édition suivie des spectacles Noblesse Oblige d’Ezio Schiavulli et Hachia d’Hamid El Kabouss. Et elles ont eu un prologue le 19 février avec Journey du chorégraphe Koen De Preter, puis le 20 février avec Récital à 40 de Mourad Merzouki, « oeuvre marquante de l’histoire du hip-hop » est-il annoncé dans le programme…

2- Jean-Luc Rancière, préface au livre Peaux blanches, masques noirs – Représentations du blackface, de Jim Crow à Michael Jackson de W.T. Lhamon J.R (Ed. Kargo, 2008).

3- Il existe beaucoup de festivals de hip-hop, de même que c’est une pratique largement présente dans les animations socio-culturelles. Voir ce lien une analyse sociologique du phénomène : http://www.cairn.info/revue-sociologie-de-l-art-2004-1-page-15.htm Il y a aussi ponctuellement des pièces estampillées « hip-hop » et présentées comme telles sur les scènes contemporaines mais la nouveauté c’est de faire un tel focus dans un festival traditionnellement dédié aux formes chorégraphiques venant d’une critique du spectaculaire.

Tout le programme sur le site suivant :
http://www.hivernales-avignon.com/festivals/festival-les-hivernales-a-36e-edition/spectacles/

Photo : Promenade obligatoire de Anne Nuygen / crédit photo : Philippe Grammard.

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