« DES CHOSES EN MOINS, DES CHOSES EN PLUS » : ENTRETIEN AVEC AGNES VIOLEAU ET SEBASTIEN FAUCON

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INTERVIEW : Agnès Violeau et Sébastien Faucon.

Agnès Violeau, commissaire indépendant, et Sébastien Faucon, conservateur et responsable des collections arts plastiques au Centre National des Arts Plastiques, reviennent sur « Des choses en moins, des choses en plus », l’exposition qui rend, en ce moment, le Palais de Tokyo plus que jamais vivant.

Inferno : Nous vivons une période de porosité grandissante entre les arts plastiques et les arts vivants, comme le montrent les activités du Musée de la danse à Rennes, celles du Centre d’art contemporain de Brétigny ou du FRAC Lorraine, ou encore des projets comme l’Exposition chorégraphiée de Mathieu Copeland, les programmes live arts du MoMA qui invite Boris Charmatz, Jérôme Bel ou encore Xavier Le Roy, Tino Sehgal enfin qui reçoit le Lion d’or à la Biennale de Venise… Comment expliquez vous ce trend et quelle est la place de la performance dans ce contexte ?

Agnès Violeau : Je pense que cet intérêt plus générique pour les arts vivants est éminemment lié à un changement de siècle. J’aime bien cette phrase de Roselee Goldberg qui dit que la performance serait une forme de concentration de tous les arts – la sculpture, la peinture, la vidéo –, dont elle transgresse les catégorisations pour retrouver une certaine liberté. Nous sommes tous depuis quelques années, et la crise est aussi passée par là, en quête d’un retour à une physicalité, une rencontre avec l’autre, alors que nous vivons désormais devant des écrans, nous pouvons faire des visites virtuelles d’expositions. La performance pose un « ici et maintenant », elle requiert notre présence. Elle est aussi liée à une phase économique assez complexe, moins faste que celle des années 80-90. Du reste, les scènes performatives historiques très fortes ont éclos dans des pays de l’Amérique Latine ou de l’Europe de l’Est à des moments où on n’avait rien d’autre que son corps pour s’exprimer dans l’espace public. Peut être que l’on revient aussi à ça aujourd’hui …

Nous avons commencé à parler de ce projet d’exposition à Venise, en sortant du Pavillon Roumain. La performance est un sujet sur lequel je travaille depuis dix ans en tant que commissaire indépendant. Quand Sébastian m’a expliqué les grandes lignes de la politique d’acquisition d’œuvres à instructions, à protocole, immatérielles du CNAP, j’ai été d’abord assez surprise, parce que c’est une partie des collections qu’on voyait peu jusque là. Nous avons tout de suite eu envie de travailler ensemble sur un projet qui puisse intégrer la performance dans un format d’exposition, tout en la dégageant aussi bien du spectacle, que d’un certain regard assez nostalgique ou passéiste.

Sébastien Faucon : Je travaille depuis maintenant deux ans sur des questions similaires avec Boris Charmatz, autour d’un projet au Musée de la danse à Rennes, La Permanence, qui a démarré fin janvier et va se continuer tout au long de l’année. Cela m’intéressait également de voir comment certaines pièces performatives, protocolaires, relationnelles, pouvaient être remontrées dans un cadre d’exposition, pour en faire rejaillir toute leur force et toute leur actualité. Car il y a effectivement une actualité liée à la performance, que nous avons tous remarquée. Le travail de Tino Sehgal marque forcément les esprits. On parle de Venise, mais on pourrait évoquer aussi la Documenta ou la Tate…

Sébastien Faucon, vous êtes conservateur et responsable des collections arts plastiques au Centre National des Arts Plastiques. Quelle est la place de la performance dans ces collections ?

Sébastien Faucon : La performance était déjà présente dans les collections du Centre National des Arts Plastiques, mais plutôt sous forme de traces documentaires et d’archives de sa période historique des années 60-70. Depuis maintenant une dizaine d’années, on voit aussi se développer librement des travaux d’artistes qui ne se positionnent plus vis-à-vis de la trace, mais bien dans le contexte même de l’exposition, en y introduisant le vivant. Certaines pièces ont été acquises par le CNAP, dont la mission est justement d’être ouvert à toutes les formes d’art et d’expression. Aujourd’hui tout le monde admet qu’un travail plastique peut aller du sonore au chorégraphique, au performatif, tout en englobant toujours les champs traditionnels, la peinture, la sculpture, l’installation. Il ne faudrait surtout pas que l’on ait avec le performatif le type de regard qu’on a porté sur la vidéo dans les années 80 … C’est un art à part entière. Les commissions d’achat prospectent en France et à l’étranger et essaient d’être au plus près de la création contemporaine. Le CNAP acquiert environ 500 œuvres par an – arts plastiques, vidéo, design, et, par arts plastiques j’entends peinture, sculpture, installation, mais aussi des œuvres sonores, performatives ou encore des livres d’artistes.

En ce qui concerne le projet Des choses en moins des choses en plus, effectivement en sortant du pavillon Roumain à la Biennale de Venise, nous évoquions avec Agnès quelques pièces qui nous intéressent, nous fascinent, que nous avons vraiment envie de montrer, dont certaines sont dans la collection du CNAP. Pour cette exposition, nous avons aussi emprunté 5 œuvres à la collection du FRAC Lorraine, qui, par la volonté de sa directrice Béatrice Josse, est, quant à elle, essentiellement dédiée à ces questions de l’invisibilité, de la disparition.

Qu’est ce qui se joue entre le vivant et l’objet dans un tel projet, au niveau su statut des œuvres, de l’agencement dans l’espace, de la réception … ?

Agnès Violeau : Nous avons voulu monter une exposition vivante et non pas proposer un festival. Nous avons construit un fil rouge et nous avons réunit cette quarantaine d’artistes autour de l’idée d’anti-spectacle. Dans l’écriture de l’exposition et le partage des statuts en tous cas, l’idée était vraiment de marier, en sélectionnant ensemble dans les collections du CNAP, des œuvres matérielles et des attitudes. Les pièces fonctionnent pour elles mêmes, mais elles sont aussi activées soit par des performances, des actions, des lectures performées, soit par le public, soit tout simplement par l’équipe du Palais de Tokyo. L’exposition Des Choses en moins, des choses en plus est construite avec des œuvres objets et des œuvres idées, des œuvres actions.

Sébastien Faucon : L’exposition se déploie dans deux grands espaces, séparés et réunis par cette œuvre de Pierre Bismuth que l’on peut traverser, Des choses en moins, des choses en plus qui donne son titre au projet. Ce principe d’équivalence résume assez bien l’exposition. Ces axes que peut prendre la performance aujourd’hui, nous avons précisément essayé de les rassembler dans ces deux grandes zones. L’une est dédiée à la question de la théâtralité, de la mise en scène, l’autre à la déconstruction du spectacle, et les pièces présentées mais aussi des performances qui s’y déroulent, jouent sur ces codes. Les œuvres sonores, par exemple, nous voulions tout particulièrement que le son et la parole y trouvent leur place…

La déambulation est libre, nous ne voulions pas imposer un parcours. Il était important pour nous que le spectateur puisse créer librement sa propre visite, qu’il y soit l’acteur. Il s’agit d’une responsabilité qui lui est offerte – et cette responsabilité peut être un peu effrayante, parce que nous sommes aujourd’hui habitués à être pris en mains. Nous n’avons pas pour autant abandonné la médiation, mais nous voulions cette grande ouverture pour que le public puisse être le personnage principal de l’exposition. Son corps est donc un élément central et il se donne ou se refuse sur chaque œuvre. C’est justement dans ces attitudes que se joue l’exposition. Par exemple, la pièce de Cécile Paris, Dance floor, qui se présente comme un carré au sol rappelant certaines pièces minimales comme celles de Carl Andre, est librement traversable et les pas de spectateurs marquent le cuir qui recouvre la surface. Soit le visiteur décide de vraiment marcher sur l’œuvre, de pouvoir l’activer – il peut même y danser ! –, soit il se refuse à traverser une œuvre d’art et peut alors en faire le contour. Il y va aussi d’une interrogation sur le statut des œuvres aujourd’hui : il ne s’agit pas pour nous de rejouer l’esthétique relationnelle, mais bien de mettre en avant un public qui serait performeur.

Par ailleurs, ici, dans l’exposition, à côté des performances qui sont données par des artistes, nous avons essayé d’amener le public à construire lui même sa propre visite et à expérimenter de nouveaux regards sur l’exposition, qui est elle même en train de changer au fur et à mesure du parcours. Ainsi, dans l’orbe New York il y a les vélos d’Ann Veronica Janssen ou encore la grande structure modulable de Nicolas Floc’h. Il y a également ces performeurs, qu’ils soient interprètes ou artistes, qui viennent apporter un nouveau questionnement aussi, que nous avons voulu politique, d’une certaine manière, avec des performances comme celles de Béatrice Balcou, Esther Ferrer ou encore Mauricio Ianês. Ce dernier est vraiment à domicile au Palais de Tokyo. Il est présent tous les jours de l’exposition de midi à minuit.

Agnès Violeau : Nous avons eu envie de faire une exposition qui ne soit pas seulement performative et ludique et formelle. Des choses en moins, des choses en plus pose aussi la question de la place de l’individu face au corps public et au corps social aujourd’hui. La question du choix, du libre arbitre dans l’exposition, fait écho aux manières de se positionner dans le quotidien face à un discours souvent imposé, dans une société à lecture souvent monosémique sur l’actualité en général. Comment est ce que je peux me dégager de ce discours et de ce corps collectif, en retrouvant mon identité à moi ? Comment aujourd’hui est ce que nous pourrions trouver autre chose dans ce monde où il faut aller toujours plus vite, où il faut être performant, être dans l’effet, la sensation, le spectacle ? Béatrice Balcou, installée derrière une table, emballe et déballe des œuvres avec une minutie quasi religieuse, de l’ordre de la cérémonie. Elle répète ces gestes pendant des heures, sans finalité ou rentabilité aucune. Sa pièce ne vise surtout pas le geste héroïque ou spectaculaire, elle propose une décélération du temps, montre qu’il peut y avoir autre chose que cette course à la performance au sens premier, quelque chose de l’ordre de l’échange, dans le ralentissement.

Qu’en est-il des différentes temporalités en jeu dans cette exposition ? Pourriez vous préciser cette idée d’anti-festival ?

Sébastien Faucon : Nous voulions à la fois faire exposition et sortir de l’événementiel. Plus qu’un anti-festival, il s’agissait d’envisager la performance autrement qu’un simple moment qui vient ponctuer les vernissages. Nous voulions vraiment intégrer les performances dans l’exposition, en créant effectivement des temporalités très différentes. L’exposition change, elle évolue elle même comme un corps organique tout au long de ces trois semaines. Ici, dans le salon sonore, nous présentons une pièce différente tous les jours. Dès le départ il y avait cette idée d’une évolution perpétuelle. Les performances viennent habiter le lieu à un moment donné et offrent une lecture de l’exposition à ce moment précis. Par exemple, les visiteurs pourraient rencontrer, aujourd’hui des danseurs qui évoluent librement et incarnent eux même l’espace d’exposition, sur une proposition de Davide Balula, User des lieux comme des vêtements portés, alors que le lendemain ils découvriraient surtout Mauricio Ianês ou Maxime Rossi et auraient une toute autre lecture de l’exposition. Le pendant du spectateur performeur, dont nous parlions tout à l’heure, seraient des performances sculptures, dans le sens où elles viennent véritablement livrer une lecture à chaque fois renouvelée de l’exposition. Toujours du point de vue des différentes temporalités, tout comme le titre, Des choses en moins, des choses en plus, il y avait ce principe d’apparition et disparition qui nous semblait très juste. Chacun peut non seulement se construire une visite très libre, mais celle-ci peut aussi changer sur un temps plus long.

L’exposition s’articule très bien au niveau des performances proposées : je pense à la complémentarité entre la proposition de Malena Beer, Un-visible et celle de Carole Douillard, The Viewers, par exemple.

Agnès Violeau : Il s’agit toujours de la question du regard, du libre arbitre, du choix, du fait que l’œuvre est différente pour chacun. L’exposition se construit et se déconstruit chaque jour et en fonction de chaque visiteur.

L’oeuvre de Ceal Floyer est particulièrement intéressante en ce qu’elle propose de manière discrète, entre les lignes, un portrait des commissaires de l’exposition…

Sébastien Faucon : Il s’agit d’une pièce de la collection du CNAP. Ce monochrome blanc est un peu le pendant de la pièce de Nina Beier et Marie Lund, History makes a Young man old qui offre une métaphore du travail de l’élaboration même de l’exposition par les commissaires. Monochrome till receipt se donne à voir dans l’exposition sous la forme d’un ticket de caisse répertoriant des produits achetés par les commissaires d’exposition dans un supermarché à côté du Palais de Tokyo, un G20. Nous avons fait nous mêmes les courses, nous avons même des photos !

Agnès Violeau : C’est un double portrait de commissaires.

Sébastien Faucon : En regardant de plus près, le public peut découvrir qu’il s’agit seulement de produits blancs : de la farine, du bicarbonate de soude, du blanc de poulet et du blanc de dinde… des œufs blancs, du dentifrice, du gel de douche yogourt…

Agnès Violeau : C’est super personnel, en fait … Tu as acheté du nougat !

Sébastien Faucon : Cette pièce met en jeu le rapport au quotidien, à la consommation, tout en nous ramenant à l’histoire du monochrome et du ready-made et à sa réactualisation aujourd’hui par des pièces protocolaires qui synthétisent toute la réflexion du 20ème siècle sur l’art contemporain et ses définitions.

Agnès Violeau : Nous avons partagé pour ce projet l’envie de présenter des œuvres à instructions, protocolaires ou assez conceptuelles, tout en montrant qu’on pouvait les associer à une forme de poésie et de sensible.

En tant que processus vivant, diriez vous que Des choses en moins, des choses en plus ménage les possibilités de son propre prolongement ? Comment envisagez vous la suite ?

Sébastien Faucon : Déjà nous allons le mener à son terme. L’exposition étant vivante et mouvante, nous sommes là quasiment de midi à minuit, tous les jours.

Agnès Violeau : C’est également une performance physique pour nous.

Sébastien Faucon : Nous performons nous même l’exposition.

Agnès Violeau : D’ailleurs Sébastien a performé le soir du vernissage la pièce de Franck Apertet et Annie Vigier, Imposteurs. Nous nous demandions si les gens oseraient manipuler ce tissu, et puis, dimanche dernier, j’ai assisté à un moment assez magique : un visiteur le portait sur ces épaules et un autre le lisait à voix haute. C’était beau ! Nous sommes très agréablement surpris de voir à quel point le public s’investit et se réapproprie l’exposition.

Propos recueillis par Smaranda Olcèse

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Photos Aurélien Mole

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