TRIBUNE : L’INCONNU DU THEÂTRE

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TRIBUNE : « L’INCONNU DU THEÂTRE » par Moïra Dalant.

Quelqu’unes de mes récentes rencontres furent époustouflantes et quasiment indescriptibles : Vollmond (Full Moon) ou Kontakthof de Pina Bausch, La Pornographie des âmes de Dave Saint Pierre, Purgatorio, Sur le concept du visage du fils de Dieu et The Four Seasons Restaurant de Romeo Castellucci. Je citerai aussi le Hamlet de Vincent Macaigne Au moins j’aurai laissé un beau cadavre, et celui de Thomas Ostermeir, Conte d’amour de Markus Öhrn, et encore plus récemment Quand je pense qu’on va vieillir ensemble des Chiens de Navarre. Autant d’esthétiques différentes, pourtant ceux-là sont de ces rares spectacles qui marquent la mémoire émotionnelle au fer rouge, qui laissent une empreinte réelle. Du moins, ces spectacles ci-nommés sont mes empreintes personnelles, mes chocs artistiques, bien que je sais n’être pas la seule à les avoir vécus ainsi. D’autres d’entre vous voudront citer bien d’autres spectacles, d’autres souvenirs. Mais qu’importe, ce dont je parle ici est plus universel qu’un titre de pièce de danse ou de théâtre, je parle de l’instant où l’espace-temps où nous nous trouvons, nous, simple spectateur, prend feu soudainement et explose littéralement. Nous laissant tout chose, passionné, atteint, heurté, meurtri et grandi, pétri de l’intérieur par des scories émotionnelles incontrôlables. On regarde et on ne voit plus tout à fait, où l’on voit trop bien les effets que les hommes et femmes qui jouent et dansent sur la scène réveillent en nous. Une explosion.

Le rire jaillit, ou les pleurs.

Quand on se rend au théâtre donc, on porte en soi l’espoir d’une rencontre. La rencontre avec un spectacle, une langue, une mise en scène ou, dans l’idéal, avec une vision du monde, ou même avec un acteur. La rencontre avec une émotion, avec un souvenir de soi oublié que la scène pourrait refaire éclore. On recherche un peu d’inédit et d’inattendu sans doute, on a envie d’être surpris, un peu dérangé, bousculé dans nos habitudes, dans notre confort. Quand on s’assied sur son siège, on regarde la scène, on attend la rencontre, on évite de trop regarder autour de soi, le monde réel, l’inconnu à son côté gauche. Pourtant il sera notre compagnon pendant deux heures, à nos côtés, à ressentir, rire, transpirer, peut-être soupirer, être rasséréné ou déçu par l’aventure. Quand la rencontre advient, que fait-on de notre inconnu ? On s’en cache parfois, on voudrait lui sourire et lui faire partager notre émoi, ou on maudit sa présence, être exécrable malgré lui, qui gêne et empêche notre rire d’être cristallin et nos pleurs d’être salés. On se retient, un peu pudique. mais parfois la retenue est inutile, une explosion d’émotions en tout genre parfaitement incontrôlable. L’inconnu est alors le spectateur involontaire de nos émois impromptus. Et tant pis pour l’impudeur. ou tant mieux.

Qu’en est-il alors de se sentir ainsi, démuni par le flot d’émotions incontrôlables qui monte doucement et jaillit de manière surprenante et invraisemblable ; parce que, probablement, on ne sait pas tout à fait pourquoi, sans doute qu’une tranche de (notre) vie nous ait apparu sur scène, que l’énergie d’un des acteurs nous touche au plus profond, sans raison apparente ? Et de pleurer d’un désespoir inconnu, ou rire aux éclats, avec joie et rage. De se sentir encore plus démuni car l’on rit ou pleure à côté d’un inconnu.

La situation est plutôt comique. On en ressort toujours un peu gêné de nos yeux rougis et de nos coups d’éclat en solitaire sur notre siège.

Moïra Dalant

Visuel : « The Four Seasons Restaurant » de Romeo Castellucci / Photo C. Raynaud De Lage

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