« LES ANIMAUX » : YOUNGSOON CHO JAQUET A ARSENIC, LAUSANNE

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Les animaux / YoungSoon Cho Jaquet / Arsenic, Lausanne / du 5 au 9 mars 2014.

DES RESERVES SAUVAGES VITALES AU DÉVELOPPEMENT DES DANSEURS ET AUTRES INTERPRÈTES

Ces animaux, les interprètes. Ces drôles de créatures qui dansent, qui jouent… Cet étrange milieu naturel que leur est la scène, milieu lui complètement artificiel. « Les Animaux » de la chorégraphe suisse YoungSoon Cho Jacquet mettent en scène l’espèce très à part que sont les danseurs comme les acteurs, espèce toujours menacée mais toujours resurgissante, persistante.

« Cette espèce réputée aussi inutile que tenace et résistante car déjà présente depuis l’antiquité, voire … / Elle traversait et retraversait déjà les espaces laissés pour vides entre le ciel et la … / N’est-il pas merveilleux de la voir se fixer pendant des heures durant des défis aussi inatteignables qu’intéressants au commun des mortels ? / Cette espèce vit dans l’espoir qu’un jour son corps et celui du commun des mortels ne feront plus qu’un, que son obsession des espaces abstraits deviendra l’espace contemporain lui-même » dit un acteur des Animaux sur le ton d’un commentaire de documentaire animalier. Du documentaire animalier, YoungSoon Cho Jaquet a aussi cherché pour sa création chorégraphique à retrouver l’atmosphère sonore en demandant à deux musiciens Jérémie Conne et Christian Pahud de la reconstituer en musique électronique. Petits cris de grenouilles, chants de criquet et parfois une bande sonore romantique, tout y est pour nous faire associer la scène, milieu artificiel, à un biotope étrangement naturel. La présence de la musique est forte, comme une troisième voix qui met en place une dialectique avec laquelle spectateur peut jouer.

Réserve sauvage. Avec humour, YoungSoon Cho Jaquet interroge la danse sous cet angle de la nature des interprètes et de leur différence d’être par rapport à l’espèce humaine. Autant chorégraphe qu’ironique éthnologue, YoungSoon Cho Jaquet crée un espace qui par moments évoque la salle de répétition, un espace vide et inquiétant dans l’appel qu’il recèle où les vêtements des danseurs font leur cocon d’intimité. Un espace public où les interprètes sont à la fois exposés et secrets. Comme si, dans l’assombrissement politique européen actuel, comme si, devant l’ensorcèlement néo-libéral de nos sociétés, la question de l’artiste et de sa différence, (re)devenait la question de l’art – dans les années 30 pour les dadas ou les surréalistes et plus tard dans les années 60 pour les artistes de l’art action et de la performance, c’était beaucoup plus clair qu’être artiste c’était être contre une certaine société normalisante et asphyxiante. Il s’agit moins de la différence intrinsèque propre à l’artiste, que la voie divergente qu’il a prise par rapport au monde, pour demeurer ce qu’il est, exposé et secret à la fois, dans un refus plus ou moins relatif de participer à ce monde ou pour y participer autrement. L’espace de YoungSoon Cho Jaquet est aussi celui d’un être ensemble collectif où chaque solitude, chaque intimité peut se vivre à côté de celle des autres, dans une écoute flottante et sur-le-qui-vive.

En invitant quatorze amateurs à danser avec huit interprètes professionnels dont cinq danseurs et trois acteurs, YoungSoon Cho Jacquet montre encore autre chose. Non seulement des effets de contamination, de porosité entre les deux (voir trois si l’on compte les comédiens) types de corps, manifestement différents, mais aussi des effets de désir. L’amateur vient chercher cet autre façon d’être ensemble où apparaître exposé, où apparaître tout court, n’est plus impudique mais une manière d’aller à l’autre et de se faire recevoir aussi. Si l’amateur peut être recherché par son incapacité à maîtriser son corps de bout en bout, et justement pour sa capacité à être malgré lui presque, sorte d’animal d’un certain type pataud mais touchant, l’interprète professionnel possède à force une sorte d’être-pour-la-scène qui le rend immédiatement reconnaissable dans une animalité plus fauve. Une sorte de virtuosité où son comportement sur le plateau est devenu une seconde nature. Une grande part du travail de l’interprète étant aujourd’hui de se déposséder, de se défaire de ses techniques et tics pour être moins artificiel, pour re-éprouver l’étrangeté du plateau comme une certaine naïveté à y être, l’intention étant de trouver l’exposition la plus grande, celle qui devient communicative dans une sorte d’effet miroir.

Veilleurs. YoungSoon Cho Jaquet met en relief le territoire propre des interprètes dont c’est la vie d’être sur scène. De la première scène, dans un noir intégral où l’on entend des pas, des nuées de pas laissant pressentir un groupe approcher, à la dernière scène où les vingt-deux danseurs se présentent en ligne oblique, se mélangent entre amateurs et professionnels, et s’allongent, il y a comme une parenthèse : la pièce est comme le développement d’une image, comme la construction d’une apparition. Celle d’un ensemble où les frontières sont poreuses, non pas parce que les amateurs ne diffèrent pas des professionnels, mais parce que les premiers sans les seconds n’existent pas. Parce que les seconds sont les veilleurs ou les vestales d’un espace particulier, celui de la scène, ou si l’on file la métaphore de YoungSoon Cho Jaquet, celui d’un biotope précieux à protéger, d’un endroit où le sensible est au centre, où le corps existe comme médium de pensée. Il y a d’ailleurs une scène incongrue où les danseurs revêtent des tuniques blanches à l’antique et cherchent des postures comme dans des tableaux Renaissance, qui dit que quelque chose de cette image inconsciente de vestales traverse la pièce.

Entre le premier moment et la fin de la pièce, il y a un montage de scènes où s’exposent et se déconstruisent différentes danses, la danse de Nijinski ou les danses libres ou encore la country dance. La déconstruction préside à une lente décantation des danses, pour retrouver un geste, un élan, sans aller à son terme, comme dans une répétition où s’essaient des choses et puis parfois, si, le mouvement est proposé dans sa perfection. Les manifestations artistiques ou populaires du phénomène étrange qu’est danser sont mises sur le même plan. Les amateurs sont peu à peu contaminés, par cette recherche. C’est cette recherche qui est mise en scène, c’est elle qui fait l’interprète, la recherche d’un mouvement, d’une voix juste.

Fantaisie. Le regard se trouve devant une collection vivante, devant un phénomène chorégraphique où tout est à regarder. Il faut choisir, aller d’une chose à une autre, et cela dans des lumières qui rendent les couleurs des vêtements vives, et les corps désirables, en font comme un paysage vivant. Il faut se laisser extravaguer d’un événement sensible à un autre. Mais l’espace est ainsi construit que le spectateur a la place d’un observateur animalier curieux. Observer les corps, observer l’aisance des danseurs professionnels et sentir la maladresse des amateurs plus bruts, plus réfractaires au plateau. Aisance des premiers qui s’approprient grâce aux répétitions une liberté par rapport à l’écriture chorégraphique, liberté qui leur est donnée, pour écrire à l’intérieur de leurs trajectoires, pour suivre leur temps intérieur tout en suivant le rythme de la pièce. Et encore à l’intérieur de cela, ce qui se montre, c’est leur plaisir de se retrouver dans cet espace-là observés tout en étant comme oublieux de l’être, pris dans le plaisir d’accomplir les choses. Une scène fait jouer aux danseurs ce qu’ils ont à penser quand ils dansent (mais c’est la même chose pour les acteurs) : ils disent ce qu’ils font à voix haute par exemple « aller au point A, tourner la tête, attendre le top, repartir en diagonale, faire un saut, etc » avant de le faire. Une sorte d’ubiquité : être là, absorbés dans son chemin intérieur, et en même temps, savoir qu’il faut faire telle chose à tel moment, que les actions s’enchaînent dans la représentation sans possibilité de refaire, de revenir en arrière. Le temps sur une scène en représentation est un temps catastrophique au sens où il emporte l’interprète qui est aussi une mécanique qui en représentation voit son être se condenser, se mécaniser tout seul, et c’est à lui d’injecter du jeu, de naviguer dans ce temps qui l’emporte.

Tout son travail étant d’injecter du jeu à l’intérieur du jeu, d’injecter du vivant qui échappe, et tout le travail du chorégraphe ici étant d’avoir mis en place la possibilité de cette marge-là. Le temps ordinaire est suspendu et la pièce crée son propre temps, celui d’un temps s’échappant du temps banal, d’un temps désynchronisé et ouvrant des perspectives nouvelles. Tout le merveilleux de la scène y est, merveilleux du partage de ce temps autre qui est en principe solitaire (dans la rêverie, dans le rêve, dans le désir, dans la pensée qui s’échappe, dans l’utopie qui s’invente). Merveilleux qui est aussi mis en scène visuellement car les costumes des vingt-deux danseurs, multicolores, qui rappellent nombre de spectacles de danse contemporaine, mais qui sont quelque chose ici de plus, peut-être dû au travail des lumières (Antoine Frédérici), qui les rend vifs et donnent la sensation d’une fête discrète, d’une multiplicité joyeuse. Ils donnent l’idée d’un accord d’un corps à un autre malgré leur disparité. Quand on dit merveilleux, il faut aussi penser l’effroi : la première partie dans le noir ou dans la nudité, et puis une scène où les danseurs se mettent à danser dans une évocation en filigrane de la boîte de nuit techno, avec une certaine hybris, le fait apparaître.

YoungSoon Cho Jaquet qui est d’origine coréenne amène à repenser la danse contemporaine comme le plateau, en tant qu’endroit à part, et cela en évitant de l’associer explicitement à un espace sacré et d’incarnation. Elle défend un espace abstrait et en même temps hyper sensible, un espace de liberté pour le regard. Ce ne sont pas seulement les danseurs qui éprouvent une liberté d’être en scène (qu’ils n’atteignent qu’à force de répétition… ), c’est aussi le spectateur qui reçoit la liberté de regarder. Les Animaux sont aussi traversés par une nostalgie, les artistes interprètes étant regardés comme une espèce menacée (de la même manière que le monde animal l’est aujourd’hui par l’humanité). Quand apparaît une mémoire chez un premier danseur du faune de Nijinski, qui dansa cette créature humaine portant la trace de ses origines animales (queues, oreilles) dans un costume qui évoquait une tenue de camouflage, quand cette mémoire contamine les autres danseurs qui reprennent la combinaison chair avec ses taches d’ombre et les gestes, quand l’un des danseurs (Lorenzo Angelis) retrouve le saut, l’envol de Nijinski, c’est cette nostalgie qui passe. Mais ce qui se dit aussi c’est que les danseurs et plus largement les interprètes sont toujours des faunes, toujours des êtres caméléons, qui pour se protéger se camouflent et aussi par fantaisie, et enfin surtout parce que la sémantique du camouflage comme l’a commenté Lacan est celle du désir et de la parade amoureuse comme de la chasse. Les interprètes, ces êtres de désir, tout en singularité et aux mille couleurs, veillent sur ce temps-là qui protège l’humain de son devenir robotique, mécanique, ou de clone.

Mari-Mai Corbel

le site de la compagnie: http://www.cienuna.com ?

Voir le trailer —> http://vimeo.com/86907497

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Photos : crédits Nicolas Lieber.

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