DU FUTUR FAISONS TABLE RASE : SEXY SUSHI, MERCIER, CHAIGNAUD… AU FESTIVAL EXIT

chaignaud

« Du Futur faisons table rase » : Théo Mercier x Sexy Sushi x François Chaignaud x Marlène Saldana & Jonathan Drillet x Pauline Jambet / une initiative et co-production du label Dalbin / Maison des Arts Créteil dans le cadre du festival EXIT / 28 – 29 mars 2014.

Du Futur faisons table rase : le meilleur de Sexy Sushi, relevé par le piquant du Livarot et le ferment fort de l’Epoisses, maniés avec gourmandise et distinction par Marlène Saldana et Jonathan Drillet, la grâce apollinienne de François Chaignaud, les propositions dérangeantes de Pauline Jambet, une mise en scène polyphonique, virale de Théo Mercier.

La grande salle de la Maison des Arts de Créteil est plongée dans une pénombre rouge, pulsatile, intense. Une énorme bannière tient à elle seule le plateau : DU FUTUR FAISONS TABLE RASE. Le festival EXIT ménage pour son ouverture un véritable coup d’éclat ! Sexy Sushi va mettre le feu aux poudres. François Chaignaud, Marlène Saldana & Jonathan Drillet, Pauline Jambet sont de la partie. Théo Mercier signe la mise en scène. Le plasticien revient de sa résidence à la Villa Médicis avec l’impérieuse envie de mettre les pendules à l’heure. Mais alors laquelle ? « Le futur est foutu, le présent est futile et le passé est sanglant » lance-t-il. Les différentes couches de temporalité et leurs modes particuliers d’adresse font la saveur toute particulière de cette création. L’artiste procède par collages fantasques tout en imaginant des points de jonction. Il rallie sous son étendard quelques uns des performers les plus passionnants de la scène contemporaine, acteurs, danseurs, musiciens.

Etre hybride, à mi-chemin entre l’asticot et la petite sirène, paré d’une armure luisante, finalement plus proche d’un personnage de Maus détourné, ce messager du futur frappe fort en annonçant la couleur d’entrée de jeu par un salut nazi. Prosélytisme technologique, jouissance obligatoire (avec innombrables points G à l’appui), dictature fascisante du bonheur standardisé, les promesses alléchantes d’un futur pas si lointain sont consciencieusement vendues. Les slogans publicitaires, le jargon du milieu de la culture, la prise à partie du public – le ballon qui vole dans les gradins n’est d’ailleurs pas sans rappeler les cabrioles du Dictateur de Chaplin – font partie des appâts d’un mode d’adresse performative qui s’apparente à un one It (car spam à temps partiel) show dévergondé, brillamment mené par Pauline Jambet.

Un deuxième tableau s’anime. Agrémentés des accoutrements tout juste sortis des réserves de la Comédie Française, maniant un verbe châtié et des tenues altières, Marlène Saldana et Jonathan Drillet nous livrent une fresque extrêmement cocasse de la période Empire, placée sous le signe du BON VIEUX TEMPS. Ce bref et néanmoins quasi exhaustif précis ayant trait aux pates molles et persillées, truffé de moult subjonctifs, conjugués de surcroit au passé, régulièrement ponctué de pneumatiques qui finissent par arriver au rythme d’un live-tweet, distille les fortes effluves d’un érotisme border-line des croûtes d’un fromage marbré et coulant. Les deux performers réussissent à intégrer à leur partition exquisément écrite, des références au colonialisme, au génocide du Rwanda et à la Françafrique, questions qui nourrissent de longue date leur radical travail performatif, sous le label United Patriotic Squadrons of Blessed Diana.

Des frasques dignes des Rois Maudits côtoient une nonchalance parfaitement néobaroque, des maux d’un monde globalisé, la nostalgie un peu fleur bleue des Beatles, I bealive in yesterday, et l’inoxydable refrain grincheux par excellence, C’était mieux avant. Le jeu des anachronismes est renforcé par les bannières que Théo Mercier fait descendre sur le plateau comme autant de didascalies, clins d’œil ou messages qui n’ont rien de subliminal, mais qui ont par contre le pouvoir de mobiliser la mémoire collective et des affects latents, enfouis.

Une micro-pincée de polonium pour rehausser le gout d’un Munster bien à point aurait suffi pour déclencher une expérience hautement toxique : le concert de Sexy Sushi – enragée déferlante de sons et de lumières. La contagion passe d’abord par le contact, de la peinture rouge dont s’enduit la chanteuse avant d’aller à la rencontre de ses aficionados. Il faut dire que le duo a habitué son public avec ses apparitions insolites, performances excessives portées par des rythmes efficaces, rapides, syncopés. Une cape et des lunettes de soleil, un masque de Nosferatu, des plumes de neige immaculée, des plantes vertes saccagées… Les barrières qui protègent la scène dans les festivals indé sont impuissantes à endiguer le rouleau compresseur de Sexy Sushi.

Il devient de plus en plus frustrant de rester sagement assis à sa place, les flux énergiques s’emparent des corps, de plus en plus de spectateurs descendent au bord de la scène, quelques allumés s’y aventurent et y entament un pogo. Le registre de la représentation théâtrale a été implacablement mis à sac par l’irruption de la musique live, immédiate et brutale dans sa façon de s’emparer des spectateurs sommés de quitter leur place tiède et de s’engager dans cette ronde folle à la dépense ostentatoire et jusqu’au boutiste. Non, rien de rien, le refrain galvaudé d’Edith Piaf prend subitement une charge toxique, est emporté par la fièvre techno-punk de Sexy Sushi.

Les bannières de Théo Mercier continuent à descendre, la table rase se décline maintenant en mode TEEN SPIRIT. Bientôt le plateau devient une véritable installation polyphonique, à multiples entrées, qui n’est pas sans rappeler l’exposition désormais culte de Jeremy Deller, D’une révolution à l’autre, organisée en 2008 au Palais de Tokyo. Pluralité des voix et des points de vue, lambeaux de sens commun livrés de manière directe, pans entiers de culture populaire, sont activés à travers des mots extrêmement simples, qui réussissent, peut être justement grâce à leur infinie platitude, à pointer des tendances que les époques ne sont à priori pas capables à s’avouer.

La fureur de Sexy Sushi s’est désormais figée dans un larsen coriace et persistant qui laisse éclore de manière presque agaçante les latences qui persistent dans la salle, alimente le doute quant aux suites de cette création orchestrée par Théo Mercier. François Chaignaud se charge d’outrepasser ce point de quasi non-retour. La grâce marmoréenne et la précision de ses gestes hiératiques fait basculer les blocs d’énergie encore présents dans l’atmosphère après l’intervention de Sexy Sushi vers la quiétude impondérable de l’Antiquité Grecque. C’est dans les vieux pots qu’on fait la meilleure soupe rétorque avec humour une banderole de Théo Mercier. Un interminable filet d’eau marque l’étrange suspension du temps dans le mouvement. Passé proche ou lointain et présent sont dissouts dans la merveilleuse tessiture aigue d’haute contre du performer qui ne sacrifie en rien la concentration de ses postures.

Des synapses improbables s’enclenchent : SOUVIENS TOI L’ETE DERNIER nous intime une dernière bannière. Par un jeu de connexions sauvages, le sens commun, déjà durablement subverti par la contre-culture, s’offre le vertige de l’élite, se laisse contaminer par l’intensité ténue, bouleversante d’un Alain Resnais et d’un Alain Robbe-Grillet.

Dans un dernier geste inclusif, l’attention bascule vers les gradins, alors que tout s’est figé sur le plateau. Des banderoles descendent au dessus du public. NO FUTURE, l’iconique message punk, se difracte en différentes nuances. Après une incubation amorcée dès le début de la pièce, la contagion a réussi, le dialogue est engagé, pluriel par excellence. A suivre !

Smaranda Olcèse

piningre

Visuels : 1- Claude Chaignaud, photo Laurent Baylet 2- Affiche Jeremy Piningre

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